Tics, genre : même combat !

La bataille à mener pour faire entrer les politiques « Genre et Tics » dans les forums sociaux et autres lieux alternatifs n’est pas simple. Ces espaces s’avèrent ignorants ou méprisants du genre. Quant aux lieux et places où se discutent les stratégies de démocratisation des Tics, elles sont totalement masculines. Sans compter que les mouvements de femmes ne s’intéressent guère dans leur globalité, aux Tics, comme outils de renforcement stratégique de leurs luttes. Cette sectorisation conduit à penser leur articulation, leur mise en perspective et leur lien, comme des enjeux majeurs. Cette stratégie passe par la mise en œuvre d’une véritable communication populaire.

Quand on s’amuse à rechercher sur le moteur Google d’internet « genre, tic, mouvements » les résultats obtenus parlent d’eux-mêmes : on ne trouve que des réponses sur les mouvements de femmes ! Et encore, les réponses sont rares et très orientées « genre et tics » (vague impression de se mordre la queue)… Car il faut bien le dire : ces trois concepts mis en relation ne sont décidément pas à l’ordre du jour de bien des composantes des mouvements. Rien d’étonnant donc de ne rien trouver émanant des mouvements sociaux, environnementalistes, altermondialistes, pour les droits humains…

De fait, les trois concepts sont pour l’heure dissociés, et cela, de façon systématique. On peut trouver des groupes qui se préoccupent de politiques « genre et tics », d’autres « genre et mouvements », quant à « mouvements et tics », elles constituent une partition symphonique en elles-mêmes (depuis plusieurs éditions de forums sociaux, les tenants d’une communication au service des citoyen-nes, de médias libres, de Tics comme outils alternatifs… font « chambre à part » des Forums sociaux, dits officiels)! Sans compter, que pour chacune de ces « sections », on assiste chaque fois, à une véritable foire d’empoigne. Quelques exemples…

 

Fenêtre sur le genre

Il est écrit dans l’Appel de l’Assemblée des mouvements sociaux, mis à jour à Bombay en Inde en janvier 2004, lors de la 4e édition du Forum social mondial : « En tant que mouvements sociaux, nous réaffirmons notre engagement à lutter contre la globalisation néolibérale, l’impérialisme, la guerre, le racisme, les castes, l’impérialisme culturel, la pauvreté, le patriarcat et toutes les formes de discrimination et d’exclusion économique, sociale, politique, ethnique, de genre ou sexuelle, ainsi que notre volonté de voir respecter les orientations sexuelles et l’identité de genre de chacun(e). » Mais voilà, comme l’indique Annick Coupé, syndicaliste, porte-parole du G10 (France), intervenue lors de la plénière du 2e Forum social européen à Paris en novembre 2003 intitulée « Apport du féminisme aux mouvements sociaux » : « Au lendemain du 1er Forum social européen de Florence, au moment du bilan, nous avions fait un constat quelque peu amer : on comptait une minorité de femmes parmi les intervenants des séances plénières et des séminaires, et parfois même aucune ! […] Cette faiblesse dans la visibilité renvoie sur le fond à la difficulté de faire émerger la question du genre comme une question politique à part entière dans les débats du mouvement altermondialiste. » Et d’ajouter : « En fait, si ces inégalités de genre ne sont pas mises en avant, c’est qu’elles sont considérées comme secondaires au vu des inégalités sociales en général. […] Le mouvement social reste sur un schéma traditionnel qui veut qu’une femme est avant tout la femme, la fille ou la compagne d’un homme ».

 

Fenêtre sur les Tics

Lors du 1er Sommet mondial de la société de l’information (Smsi) qui a eu lieu à Genève en décembre 2003, quelle ne fut pas la surprise des militantes des politiques Genre et Tics quand elles ont vu que, dans la déclaration de principe du Smsi, le paragraphe qui devait être dédié au genre avait été remplacé par un texte évasif pour le moins (A12), qui insistait surtout sur le ‘gendermainstreaming’ et sur les ‘chances énormes que les TIC ont à offrir aux femmes’. Pourtant, explique Lize de Clercq (Indymedia Belgique) en mai 2004,  « lors de la phase préparatoire au sommet des Nations Unies, plusieurs organisations de femmes avaient lancé une campagne sur tee-shirt, avec pour slogan “il manque un paragraphe au Smsi”. Le paragraphe proposé comprenait une indication explicite concernant l’impact négatif de la révolution digitale sur les femmes et demandait une politique qui prenne en compte les différences de genre et en trace la carte. Malheureusement, le paragraphe du tee-shirt n’a pas passé la ligne d’arrivée. » De fait, la déclaration de principe des Nations Unies et son plan d’action établissent les lignes de base pour la « construction d’une politique coordonnée et globale dans le domaine des technologies de l’information et de la communication, et pour l’élimination de la fracture digitale ». Point. Par contre, comme le souligne Lize de Clercq, « ce qui frappe, c’est l’attention accordée au genre dans le Plan d’action du Smsi dans les paragraphes consacrés à l’e-employment (emploi dans le secteur des Tics) et au télétravail (emploi via les Tics) ». Il est effectivement demandé aux gouvernements d’avoir une « politique en matière de Tics qui encourage l’entreprise, l’innovation et l’investissement, et qui accorde une attention particulière à la participation et la promotion des femmes » (paragraphe C6 13.1). Par ailleurs, le « développement de “bonnes pratiques” pour les e-employés et e-employeurs doivent être encouragées au niveau national, en se basant sur des principes honnêtes et sur l’égalité des genres, et doivent respecter toutes les normes internationales pertinentes » (paragraphe C7 19a). Et encore, « il faut faire la promotion du télétravail, afin d’augmenter les opportunités d’emploi pour les femmes » (paragraphe C7 19c). Etonnant non ? Comme quoi, les institutions ont bien saisi tout l’avantage que représentent les technologies de l’information et de la communication dans la mise en œuvre de leur politique, pour le moins libérale, sans grand conteste côté militant-es d’une société de l’information au service de l’humain.

 

Des espaces cloisonnés

Alors, quels sont les principaux défis pour que les politiques « Genre et Tics » intègrent les agendas des mouvements ? Il existe au moins trois espaces où ces stratégies devraient être discutées :

–       l’Assemblée des Femmes (qui précède quasi rituellement des Forums sociaux) et les mouvements de femmes plus généralement où les Tics ne sont pas pour la plupart à l’ordre du jour, excluant toute formulation de discriminations grimpantes (via le e-commerce par exemple) et encore moins d’alternatives,

–       les Forums sociaux (mondiaux, continentaux, locaux) où, comme on vient de le voir, le genre et les Tics ne sont pas des priorités de lutte,

–       le mouvement des Tics et logiciels libres, qui est fondamentalement et intrinsèquement dominé par des hommes, ses composantes étant majoritairement techniques et donc masculines.

Ces espaces ici définis s’ajoutent aux plus classiques : autorités publiques (Etats, territoires, municipalités), institutions (Onu et ses agences) mais aussi Banque mondiale, Fonds monétaire international, Organisation mondiale du commerce…

La tâche est rude mais pas désespérée… Parmi les pistes, Annick Coupé préconise: « Les femmes doivent prendre toute leur place dans ces débats ; c’est un espace politique [le Forum] à conquérir et à occuper car « naturellement », cet espace est surtout largement occupé par les hommes actuellement. Le mouvement altermondialiste se développe partout dans le monde, au plan international avec le Fsm et les forums sociaux continentaux, mais aussi avec les forums sociaux locaux, il ne peut le faire sans intégrer pleinement la lutte contre les inégalités vécues par les femmes, sinon, il sera amputé d’une partie de la réalité sociale et ne pourra prétendre aux convergences de toutes les résistances ; il ne pourra surtout prétendre à construire véritablement et durablement un autre monde ! ». Hélène Ryckmans, du Monde selon les femmes, plate-forme belge de Wide (réseau Women in Development Europe), assise aux côtés de Annick Coupé à la même plénière, insiste sur le fait qu’il faut « sortir systématiquement les femmes de l’invisibilité, chausser des lunettes de genre et les mettre sur le nez des décideurs […] mais également sous celui des responsables des mouvements sociaux. Nous entendons encore très souvent dire “les inégalités entre les femmes et les hommes sont des inégalités parmi d’autres, pourquoi y être attentif de manière spécifique ? » ou bien « Oui, c’est sous-entendu, bien sûr que c’est là »… » Elle insiste : « en parler est un levier de changement dans les pratiques internes des organisations et dans les contenus. » Puis elle ajoute : « Il s’agit d’intégrer les mouvements existants, ne pas rester dans l’entre soi des femmes, mais se renforcer au sein de réseaux comme celui de la Marche mondiale ET être présents dans d’autres espaces comme le mouvement altermondialiste. Il ne faut pas s’y diluer mais y apporter et y intégrer de manière visible la dimension de genre. Il faut que les perspectives féministes irriguent les mouvements sociaux ! […] Il est important de travailler en réseaux et de forger des alliances, qui articulent les intérêts communs et qui articulent le global au local, en identifiant les points de convergences entre les divers mouvements sociaux sans homogénéiser, car la diversité est notre force… ».

Pour une stratégie de communication offensive

On l’aura compris, pas un mot sur les Tics… Toutefois, ces orientations sont essentielles. En effet, elles esquissent les bases d’une stratégie à mettre en œuvre qui inclurait une mise en perspective des activités et décisions de ces différents espaces de pouvoir et de décision. Tout d’abord, il faut sans relâche tenir compte de ces espaces et les investir d’une façon transversale, en continu et dans la durée. En tous ces lieux, il n’est pas trop difficile d’entendre quelque préoccupation (avec certaines nuances) sur les « exclus », définis simplement en trois catégories : les minorités, les « sans » (terre, abris, électricité, travail, couverture sociale…), les populations du Sud et de l’Est de l’Europe (c’est en tout cas ce qui était écrit noir sur blanc lors de la préparation du 2e Forum social européen dans le cadre de sa  commission « élargissement », ce qui pourrait être écrit, certes un peu autrement, dans les rapports du Pnud (Undp), par exemple). Or, les femmes sont présentes dans chacune de ces catégories, sans qu’il en soit fait mention.

Il faut donc, de façon offensive, prioriser la visibilité des femmes comme à la fois premières victimes du néo-libéralisme mais aussi protagonistes du changement, porteuses d’alternatives. Il faut continuer à genrer tous les sujets, sans exception ; après dix ans, après Pékin+5, ce n’est toujours pas le cas. Ensuite, il faut valoriser le féminisme, comme un moyen de penser cet « autre monde » dont il est tant question. Il faut imposer le projet de changement social du féminisme, comme grille d’analyse du libéralisme, le patriarcat demeurant le ferment du capitalisme, en assurant outre la division du travail, la division sexuelle et la dichotomie public/privé. Aussi, concernant l’information et la communication, il faut en utiliser les outils pour rompre avec des systèmes d’exclusion, mettre en lumière des sujets cachés ou omis telles que les violences, les inégalités de genre,… lutter contre l’accès différencié des femmes et des hommes aux Tics, aux logiciels libres, et donc aux moyens de réseautage.

Il devient impératif de créer des ponts, de jeter des passerelles, de tisser des liens entre ces différents espaces et organisations, d’en faire de même pour les différents événements : forums, sommets… D’y produire des contenus (écrits, audios, vidéos), en interne comme en externe, pour en laisser la trace, à diffuser très largement. Enfin, il faut créer les moyens de démocratiser ce processus afin de l’élargir – c’est ici que les Tics, et en particulier le « libre », amènent une plus-value et s’avèrent stratégiques -, développer des dynamiques d’échange et de mutualisation, en fait, mettre en œuvre une réelle communication populaire, indépendante et alternative.

Juillet 2004

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