Faut-il troquer le genre contre la dette ?

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Le 24 mars 2005, la Banque mondiale, le ministère des Affaires étrangères français et l’Ong Equilibres et population organisaient une conférence à Paris intitulée « Développement : 10 ans après Pékin, relever le défi de l’égalité Homme Femme ». Institutionnels et Ongs étaient ainsi conviés pour échanger sur les défis à relever pour intégrer le genre dans les programmes de développement. La langue de bois était de mise et on aurait bien cru, pendant un moment, que tout allait bien dans le meilleur des mondes. Heureusement, la « société civile » du Sud comme du Nord a avancé quelques éléments de contradiction.
Intervention à La Banque mondiale le 24 mars 2005

Les Pénélopes est une association loi 1901, créée il y a 9 ans, au lendemain de la Conférence de Pékin. Notre principale activité : animer une agence féministe d’information. Ce qui signifie que nous réalisons mensuellement un magazine d’actualités électronique en trois langues, Français, Anglais, Espagnol, dans lequel nous traitons des informations internationales avec une perspective féministe. Nous réalisons également des couvertures quotidiennes d’événements comme Pékin+5 et Pékin+10. Nous nous sommes donc créées pour combler une lacune sans nom des médias traditionnels : ils ne traitent pas d’informations de et par les femmes et éventuellement et très mal sur. La conférence de Pékin et ses suites en sont un bon exemple. Des statistiques existent concernant ce non-traitement.
Aussi, nous défendons l’idée d’une communication citoyenne, c’est-à-dire au service des personnes.

En tant que « communicantes », voilà ce dont nous pouvons témoigner sur Pékin, 10 ans après…
1 – Nous assistons à des backlashs, à l’augmentation de la pauvreté, des violences, du nationalisme, des intégrismes et de la militarisation…
– Au niveau des lois
- après ces 10 années, il reste 32 pays qui ont encore des lois discriminantes vis-à-vis des femmes, et durant Pékin +10, il a été rappelé qu’ils étaient 45 à Pékin, ce qui signifie que seuls 13 pays ont revu leurs lois ;
- aujourd’hui encore, en Ethiopie, au Guatemala, en Uruguay et au Liban, la responsabilité criminelle d’un accusé est lavée par le mariage légitime de la victime avec le contrevenant. Il n’y a aucune loi contre le viol matrimonial en Inde ou en Malaisie. Les femmes ne peuvent pas voter au Kuweit, ne peuvent pas conduire en Arabie Saoudite, ne peuvent pas travailler la nuit en Bolivie ou à Madagascar ; les femmes ne peuvent pas posséder la terre au Lesotho. Les hommes peuvent tuer leurs épouses ou leurs sœurs en cas d’adultère en Syrie. Etc.

– Au niveau des faits
- En décembre 2004, 25 ans après l’adoption du protocole CEDAW, 12 Etats, y compris les Etats-Unis, ne l’ont pas ratifié. Si bien que par exemple, même si tout le monde s’accorde à dire que le Sida augmente et surtout du côté des femmes, certaines mesures ne sont pas prises au nom du « respect de la tradition ou de la culture ».
- Lors de cette dernière session de la CSW, le gouvernement des Etats-Unis, avec le soutien du Vatican et de plusieurs groupes prolife, ont exercé en vain une pression sur les pays du Sud afin qu’ils soutiennent un amendement à la Déclaration politique, stipulant, littéralement, « tout en réaffirmant qu’ils ne créent pas de nouveaux droits internationaux de l’homme, et qu’ils ne comprennent pas le droit à l’avortement. »
- etc.

2 – Comme par hasard, dans le même laps de temps, ces dix dernières années, les multinationales de communication n’ont jamais autant fusionné pour mieux réguler l’information, au service des pouvoirs, ceux du commerce et du politique. Le Sommet mondial sur la Société de l’information en atteste.

3 – Or l’information et la communication – et pas seulement l’éducation – sont au coeur de la lutte contre les discriminations faites aux femmes et en particulier contre les violences et la pauvreté ; ici, je considère tous les outils : presse écrite, radio, télévision, internet, Tics, téléphone…
Voici quelques exemples :
-  Si une information basique était à la disposition des femmes qui pratiquent les mutilations sexuelles dans leur pays, dans tous les lieux administratifs (Scac, consulat…) où se négocie leur départ vers les pays du Nord, elles ne se retrouveraient pas confrontées à des lois – comme, par exemple, la loi française – qu’elles ne peuvent pas comprendre et donc qu’elles rejettent sans remettre en cause leurs pratiques.
-  Il existe des pratiques éprouvées concernant la lutte contre les violences faites aux femmes : viols, violences conjugales, prostitution… pratiques indépendantes des lois. Par exemple, au Brésil, mais aussi au Pakistan, au Mexique, et en France, en Espagne… quand des femmes sortent de chez elles, et en particulier des bidonvilles ou des cités dites « sensibles », pour entreprendre collectivement, au sens pratiquer une activité économique quotidienne, les violences baissent, les trafics tendent à disparaître car de fait, elles franchissent la frontière du privé pour aller vers le public, ce qui leur donne immédiatement une légitimité, qu’elles n’ont pas quand elles restent isolées. Cette légitimité est duale : de la part des hommes qui se mettent à les respecter et de leur propre point de vue car elles intègrent le fait qu’elles ne sont pas des sous-humains. Si ces témoignages étaient à l’affiche, il y a des chances que les solutions se généraliseraient à l’échelle mondiale.
-  De même, les femmes sont les protagonistes de l’économie solidaire partout dans le monde. Cette économie d’utilité générale, parce qu’au service de l’environnement proche et non du profit, endigue la pauvreté en créant des nouvelles pratiques d’organisation, d’épargne, d’apprentissage… Nous sommes témoins que dans des milieux d’extrême pauvreté, des richesses se créent, portées par des femmes, et non comptabilisées dans le Pib. Il s’agit ici de créer des indicateurs de richesse non monétaire. Si cette économie était visible, elle permettrait une identification, une volonté d’échange pour anéantir les obstacles rencontrés et donc une dynamique de changement.
-  Aussi, une communication citoyenne, réappropriée par la société civile, et en particulier les femmes, servirait à les rendre plus visibles et à être plus efficace, transformant les victimes en actrices, porteuses de solutions.

4 – Mais, en fait, nous sommes confrontées à des politiques de genre, mises en place par les institutions, qui posent les bases d’une mauvaise équation, celle relative à la répartition des richesses. Autrement dit, les moyens sont mal affectés puisque, très souvent, directement alloués aux grosses Osi, qui ne comprennent pas que le genre est au coeur des politiques de développement et encore moins de l’information citoyenne. Par ailleurs, tandis que d’autres agences de l’Onu obtiennent des budgets de plus de 90 millions de dollars tous les ans pour leurs programmes, l’Unifem reçoit seulement environ 36 millions de dollars, qui vont « naturellement » vers les grosses Ongs. Pour être membre du Crid et de Coordination Sud, les Pénélopes peuvent témoigner, en France, de la montagne d’obstacles à surmonter pour que les politiques de genre soient intégrées dans les programmes de solidarité internationale. Et, toutes ces Ongs sont engagées dans le processus des Objectifs du millénaire pour le développement… dont nous savons, qu’en matière d’égalité de genre, ils sont bien en-deçà de la plateforme de Pékin. La balle est donc dans les deux camps.

22 mars 2005

Photo : Malala Fontan

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