Françoise d’Eaubonne, la rebelle

Entretien avec Marina Galimberti et Joëlle Palmieri, juin 1999

Françoise d’Eaubonne, écrivaine, libertaire et féministe de la première heure, est de toutes les luttes. La résistance, la guerre d’Algérie, la lutte pour la contraception et l’avortement, puis contre les intégrismes, cette femme n’a de cesse de dénoncer les expressions de la phallocratie (mot qu’elle a créé). Agée aujourd’hui de 79 ans, elle entre en guerre pour dénoncer le sexocide des sorcières et demande amende honorable au Pape.
Votre travail d’écriture est-il lié à l’Histoire collective ?

Je suis féministe depuis l’âge de 11 ans. À 11 ans, j’ai en effet reçu des réprimandes du couvent des Dominicaines où j’étais élevée, en écrivant, avec le bout de mon soulier trempé dans l’eau, « Vive le Féminisme ! » sur le pavé du cloître du couvent des dames. C’est dire que ça remonte à loin.
Si l’histoire collective a toujours été plus au moins étroitement imbriquée à la mienne, il faut en accuser évidemment le fait de ma génération, puisque je serai octogénaire au XXIe siècle, le fait que ma génération a connu la tornade de l’occupation, de la résistance, de la révélation totalement atroce et imprévisible de l’univers concentrationnaire… Quand on appartient à cet univers-là, c’est difficile de distinguer son histoire personnelle, sa trajectoire, son choix de vie, de l’histoire collective.
C’est à 12 ans et demi que j’ai reçu un prix au concours des enfants écrivains de moins de 13 ans, lancé à cette époque par Denoël. Il était une nouvelle fois difficile de se séparer de l’histoire collective du monde pour une autre raison, dans la mesure où j’étais d’une famille très engagée depuis toujours. Mon père était un militant du Sillon. Ma mère, d’origine espagnole, partageait les options de mon père et son père était non pas un révolutionnaire, mais un militant d’extrême droite, un militant carliste dont la tête avait été mise à prix. De sorte qu’il dut se réfugier en France, où il a épousé ma grand-mère. Tout ce petit tableau familial, pour vous expliquer que je ne pouvais qu’être particulièrement sensibilisée à cette étroite connivence entre mon histoire personnelle et l’histoire de la collectivité, à l’étape historique où je me suis trouvée par le plus grand des hasards.

 

Vous dites que vous êtes féministe depuis l’âge de 11 ans. Pourquoi si tôt ?

J’étais féministe d’abord par ma mère, car ma mère était une des toutes premières étudiantes scientifiques à un moment où c’était pratiquement impossible pour une femme de suivre une carrière scientifique, d’être une madame Curie, ou quelque chose d’approchant. Elle a dû d’ailleurs être l’élève de Mme Curie. Elle nous a souvent raconté, ce qui m’avait beaucoup impressionnée, la difficulté qu’il y avait pour des femmes à cette époque, de faire des études supérieures. Certaines de ses amies, qui étaient, comme elle, étudiantes en science, logeaient à l’hôtel et avaient reçu des coups de revolver à la porte. C’étaient des étudiants qui cherchaient à les dissuader de continuer. Elle-même, qui était pourtant une femme petite et frêle, très résolue, avait dû taper du poing pour pouvoir s’asseoir dans l’amphithéâtre à écouter les professeurs de l’époque qui étaient les grands noms : le grand physicien Henri Pointcarré et Mme Curie. Le paradoxe voulait qu’en effet, on essayait d’empêcher des femmes de suivre les cours de la Sorbonne. Marie Curie l’a du reste payé cher, à l’époque de la gloire de la science française.
Voilà comment, étant enfant, j’avais déjà entendu parler de ces questions par ma mère et des difficultés qu’avaient les femmes à pouvoir s’imposer dans le monde. Elle en était un exemple frappant puisque, elle-même étant mariée et ayant mis cinq enfants au monde, n’a pas pu continuer cette carrière qui s’annonçait pourtant exceptionnelle.

 

Vous aviez 20 ans à l’aube de la grande guerre, puis vous vous êtes engagée au Parti Communiste, que vous avez quitté au moment de la guerre d’Algérie…

Forcément après la guerre, il était impossible de ne pas s’engager. Alors comme beaucoup d’autres intellectuels, et pas seulement en France, je me suis engagée en tant qu’écrivain et donc en tant que responsable d’un certain message à transmettre au public. J’étais évidemment au Parti Communiste, que j’ai quitté au moment de la guerre d’Algérie. J’étais à fond pour l’indépendance de l’Algérie et j’étais indignée de la tartufferie du PC qui, à l’époque, se conduisait exactement comme ce qu’il avait reproché à Pétain. Il a voté la confiance à Guy Mollet, qui était l’envoyé, le va-t-en-guerre de la guerre d’Algérie, alors que des tas de jeunes gens, pénétrés de l’idéologie communiste, tiraient la sonnette d’alarme des trains, refusaient de partir… Jamais le PC n’a voulu les soutenir, bien au contraire… Il disait, allez-y, comme ça vous surveillerez (comme si une guerre pouvait être surveillée !) ce qui se passe là-bas. Ce qui était exactement l’attitude du pétainisme : « c’est pas du tout qu’on soit pour les Allemands, mais au contraire, il faut faire avec ce qu’on nous donne, la France est partagée en deux, il y aura au moins une zone libre, vous ne souhaitez pas la Pologne, ici nous surveillons ce qui se passe »… Et on a vu, à partir de 42, ce qu’il en a été.
J’étais tellement indignée par cette façon de faire, « faites ce que je vous dis et ne faites pas ce que je fais », qu’en effet, j’ai déchiré ma carte au moment de la guerre d’Algérie. Depuis, j’ai fait l’analyse de ces questions, pour savoir pourquoi les choses s’étaient passées ainsi. Je comprends davantage la trajectoire historique de l’époque, mais je ne me repends pas du tout d’avoir quitté un parti que ne pouvait absolument pas correspondre à ce que j’attendais d’un parti politique. Outre que sur le plan des femmes, précisément, c’était assez déplaisant de voir à quel point il y avait du mépris pour toutes les questions qui concernaient les femmes. Dans le PC, et surtout de la part des femmes du Comité Central, tout cela était considéré comme une déviance petite bourgeoise. Au tout premier chef, la question de la maîtrise de la procréation et de la contraception. Je n’oublierai jamais les méthodes et les campagnes anti-féministes de la femme de Thorez, comme quoi la maternité devait être une joie et ce qu’il fallait faire, c’était lutter pour changer la société qui, elle, empêchait que cette maternité soit une joie. Eh bien ce genre d’air de flûte, ça faisait long feu avec moi !

 

À la même époque, vous avez fréquenté Simone de Beauvoir. Pouvez-vous nous dire ce qu’a représentée cette rencontre ?

J’ai été très proche de Simone de Beauvoir, à partir du  » Deuxième sexe « . Quand ce livre est paru, j’étais folle de joie. Je lui ai écrit : « Nous sommes toutes vengées ». Je disais : « Enfin une femme qui a compris ». Et je peux dire qu’à l’époque ce n’était pas une réaction très répandue, y compris chez les femmes. Ce qu’elle a apporté comme analyse a mis un certain temps à pénétrer l’esprit du public. J’ai eu des contacts très agréables avec elle, mais nous ne sommes devenues vraiment amies qu’au moment du referendum de De Gaulle. Nous nous sommes retrouvées dans la campagne anti-referendum. On aurait pu l’appeler la campagne anti-publiciste, c’était pratiquement la même chose. Et à partir de là, nous sommes restées amies jusqu’à la fin de ses jours. J’ai toujours eu une grande admiration pour elle, tout en ayant des réserves sur certaines de ses analyses historiques. Cela concerne par exemple les femmes devant le patriarcat, qu’elle nie complètement au nom d’une certaine croyance au matriarcat. Ce n’est pas du tout ma conception. J’ai écrit dans « Les femmes avant le patriarcat » en 75, qui est peut-être le livre que j’ai vendu le plus longtemps, plus de 15 ans, mon point de vue très nuancé sur cette affaire : l’existence d’une culture occidentale clanique agricole qui a existé avant la fondation même du patriarcat et qui n’était pas pour autant le matriarcat. Les femmes n’étaient pas au sommet, mais au centre. Il n’y a pas eu une espèce de patriarcat inversé où les femmes tenaient un rôle de pouvoir, … Non, ça n’a jamais existé. Je dois dire que je suis heureuse d’être confortée dans cette conception, par des livres aussi importants que celui d’Ariane Esler, qui a écrit « Le Calice et l’épée », le livre tout à fait essentiel d’un professeur allemand qui s’appelle Bormann, qui a écrit  » Le patriarcat « , et aussi, beaucoup plus récemment, le gros livre de Françoise Grange, qui est paru chez Côté Femmes, « Le dieu menteur », où elle explique comment un patriarcat guerrier, militaire, oppresseur s’est instauré à Sumer, après la défaite de ce qu’elle appelle le divin féminin.

 

Dans les années 68, puis 70, vous vous engagez dans la lutte pour la contraception et l’avortement. Vous rejoignez le MLAC. À la même époque, vous reprenez le flambeau de la lutte contre toutes les formes d’oppression.

J’ai toujours été contre toutes les formes d’oppression, et pas seulement l’oppression des femmes. Il va de soit que, pour moi, elle a été la première puisque je suis femme. Néanmoins, toutes les oppressions, toutes les formes d’injustice m’ont toujours motivée. Un exemple : la démographie. Elle était une des premières grandes questions de l’écologie actuelle. La menace de l’inflation démographique planétaire n’est pas une simple question du Tiers Monde, comme le racontent volontiers les gens d’extrême droite. Cette question de démographie est tellement étroitement liée à la condition des femmes, à cause de la ré-appropriation ou du dépouillement de leur propre corps. Il est absolument indispensable que la liberté de contraception et procréation soient données aux femmes de la planète, si on ne veut pas que cette planète déborde. Par ailleurs, toutes les questions de l’ordre des richesses, fertilité ou fécondité, correspondent aussi à une évolution de l’espèce humaine. Autrefois, au moment où la terre était peu peuplée, les femmes étaient non seulement propriétaires de leur propre corps, mais aussi des richesses agricoles, qui étaient les premières richesses de l’antiquité. C’est ce que j’ai démontré dans « Les femmes avant le patriarcat » et dans « Ecologie, féminisme, révolution, mutation ». Le patriarcat a commencé avec l’appropriation des deux sources de richesse : la fécondité et la fertilité. À partir du moment où les hommes ont découvert, à une date relativement tardive, qu’ils étaient les pères de leur propres enfants, alors qu’ils croyaient la femme en rapport avec une espèce de divinité qui les fécondait d’une manière ou d’une autre, les hommes, au lieu de chasser et de consommer, ont pu prendre le temps d’élever les bestiaux qu’ils avaient capturés. L’homme a compris qu’il était le propriétaire de cette fertilité et il a décrété qu’il était tout. À ce propos, Simone de Beauvoir, dans le Deuxième Sexe, relate l’histoire d’Oreste, qui tue sa mère comme une étrangère, parce que sa mère n’est que le terreau, l’humus où le père a déposé la graine, et c’est Apollon de Delphes, qui récite ses vérités neuves qui vont transformer la face du monde…
Donc fertilité et fécondité, autrefois propriétés des femmes, sont accaparés par les hommes. C’est le début du patriarcat, qui a abouti à notre désastre écologique actuel, avec l’inflation démographique d’une part et l’épuisement de sols nourriciers de l’autre.
Comme je l’ai dit dans « Ecologie et Féminisme », les hommes commencent à s’inquiéter de l’augmentation de la démographie, quant cela arrive au niveau de la planète. Les femmes s’en inquiètent quand cela arrive au niveau du petit territoire ou du logement qu’elles occupent. L’une voit la chambre, l’autre voit le monde. Ceci posé, quand on arrive à l’époque où ils sont obligés de s’occuper de cette question, tant mieux si les femmes peuvent en profiter en arrêtant cette inflation, quel que soit l’outil qui est mis entre leurs mains et quel que soit le fait que ce sont des outils d’homme. Elles ne sont pas pour autant dépendantes d’une autre manière de la dictature patriarcale, dictature très nuancée évidement dans la mesure où il s’agit maintenant de forces d’argent et non plus de forces de pouvoir matériel et temporel. L’économie est une véritable théocratie. Le fait que ce nouveau pouvoir masculin met dans les mains des femmes, même pour son propre intérêt, des possibilités de limiter la procréation, c’est déjà une grande étape vers la libération. Les femmes sont alors en route pour s’emparer des différents leviers du pouvoir. Les techniques qui limitent la procréation donnent aux femmes un moyen de ruer dans les brancards ! Tant qu’il n’est pas encore possible de mettre en l’air, de pulvériser lesdits brancards, et bien il faut faire avec ce qu’on a et utiliser ce qui est donné, y compris même par le pouvoir.

 

Le manifeste des 343, vous en étiez ?

On était en réalité 360 ! Il y a eu le manifeste de 343 en 71. Je suis allée à une réunion chez Simone de Beauvoir où ce texte extrêmement concis, qui n’avait rien de déclamatoire, qui était jusqu’un constat, avait été mis sur pied par quelques féministes de choc. Je me souviens avec quelle jubilation j’ai joint ma signature à ce manifeste ! Les 343 salopes étaient les premières femmes ayant un certain nom, une certaine notoriété, qui ont signé cela, un peu comme pour le manifeste de 121 contre la guerre d’Algérie.

 

Vous avez co-fondé le FHAR, le front homosexuel d’action révolutionnaire. Pensez-vous que la lutte des homosexuels et la lutte des femmes sont conciliables et qu’il n’y a pas contradiction entre domination sexuelle et domination masculine ?

En 71, il y a eu ce que j’ai appelé le rejaillissement des sources de Mai 68. En Mai 68, toute sorte d’amorces de mouvements nouveaux, absolument ignorés jusque-là venaient de s’enfoncer sous terre. J’ai appelé cela les mouvements du désirant et du refus. Il s’agissait aussi bien des objecteurs de consciences, des maoïstes, les écologistes qui commençaient à peine, les homosexuels, les féministes… Toutes sortes de thèmes mis entre parenthèses par les partis officiels révolutionnaires qui disaient :  » ce qu’il faut, c’est changer. La société et le reste suivra « . Tout cela avait éclaté en mai 68 et lui avait donné sa dynamique parfaitement originale. Cela ne s’est pas uniquement passé à Paris. Dans le monde entier, de l’Allemagne jusqu’en Chine, il y a eu ces mouvements de jeunesse récupérant et reprenant à leur compte ces mouvements mis entre parenthèses par les partis politiques oppositionnels ou subversifs.
C’est en fait en Amérique, qu’a commencé la dynamique de cette question du MLF et du FHAR. Là-bas, ça s’appelait le Women’s Lib et le mouvement Gay. Une émeute a duré trois jours à la stupeur à la fois des pouvoirs publics et des émeutiers eux-mêmes. Une alliance militante entre les gays et le Women’s Lib a alors été créée. C’est le début du féminisme révolutionnaire. À l’époque, Deleuze avait parlé de cette unité qui existait entre les mouvements révolutionnaires subversifs, surgis brusquement en 71, et d’un lien absolument incontournable, et pourtant difficile à analyser, entre la revendication des homosexuels et l’écologie.
Les gays, on ne les appelait pas encore ainsi, et les femmes en révolte, avaient le même ennemi, qui était précisément le patriarcat oppresseur, qui persécute le féminin, pas uniquement chez les femmes, mais aussi chez les hommes. En 71, j’ai vu que les forces de subversion, les forces libertaires, les forces d’opposition, pouvaient se rejoindre et former, je ne dis pas une unité, ça c’est un mot de l’époque des grands partis officiellement oppositionnels, mais un fer de lance, un front de bataille uni contre un ennemi commun.
Pendant au moins deux ans, je me donne à fond et je fais la passerelle entre le FHAR et le MLF. Le résultat a été des manifestations, des colloques et des prises de parole à l’étranger, la fondation d’autres mouvements en Belgique, en Italie…

 

Il me semble que même à l’émergence de ces mouvements, il y a toujours eu une certaine domination entre gays et lesbiennes…

Domination, non. Quels que soient les tiraillements qu’il y a eu entre les gays du FHAR et les lesbiennes du MLF, la question ne s’est jamais très sérieusement posée quand il s’agissait d’analyses ou d’alliances au coup par coup contre des oppressions communes. J’ai moi-même noué des liens très chaleureux envers les uns et les autres et cela a toujours été une joie pour moi d’assister à ce type de contacts. Cela a d’ailleurs même abouti à me faire poser un paradoxe : « il y aura peut-être un jour, la réconciliation des sexes grâce à l’homosexualité ».

 

1999 est l’année du PACS et de la parité. Quelles ont été vos positions respectives ?

J’ai beaucoup applaudi le PACS. J’ai participé à la campagne pour le PACS. Il était temps de mettre ça en activité. Lorsque deux personnes du même sexe vivent ensemble et que, à la mort de l’un d’eux, tout le travail qu’ils ont fait ensemble et qui a porté tel ou tel fruit revient à la famille du défunt, que l’autre n’a aucun droit et peut se faire mettre à la porte comme un malpropre, … Quelles que soient les petites astuces juridiques qui peuvent être tentées, comme par exemple la fameuse tontine, suggérée par les arcadiens, tout cela n’a rien d’aussi fort que la reconnaissance officielle du couple unisexe, qui, d’une part, résout cette injustice et d’autre part, établit une reconnaissance officielle à un état de fait qui existe en milliers et milliers d’exemplaires. Quel que soit l’éclat qui existe dans la culture, dans les médias, quelle que soit cette reconnaissance du phénomène gay, tout cela continue d’être occulté. Rien que de voir les slogans que braillaient ou affichaient les ennemis du PACS, je me suis régalée d’observer ce qu’il y a de plus bas et dangereux dans l’obscurantisme qui règne encore dans ce monde.
Pour ce qui concerne la parité, je n’ai jamais voulu faire campagne pour. Elle est admise aujourd’hui. Très bien, je n’ai rien à dire. Puisque c’est considéré comme une nouvelle victoire des femmes, ce n’est pas moi qui vais brailler contre. Mais, je n’ai jamais voulu participer à cette entreprise parce que j’estime qu’il y a un danger dans le fait que, précisément dans cette société d’inégalité, c’est une concession de proclamer qu’on peut se reconnaître comme égales, au lieu de démolir un système. En quelque mots, je dirais que le fait, pour les femmes, d’être à tel ou tel levier du pouvoir, à tel ou tel siège selon un pourcentage ou un autre dans les partis, c’est diviser les femmes plutôt que de les unir. En fait, chacune s’unit avec le parti qui lui donne un siège ou un levier de commande. Elle se reconnaît dans une parcellisation du pouvoir patriarcal, au lieu de s’unir avec les autres contre ce même pouvoir patriarcal.

 

Le mouvement féministe français ne souffre-t-il pas d’une forme de ghettoïsation ?

La ghettoïsation était une question qui pouvait se poser dans les années 80. À l’heure actuelle, il s’agit d’autre chose. La ghettoïsation ne concerne que les types de luttes qui ont été enfermées dans un cercle trop étroit pour pouvoir s’élargir avec l’évolution historique. Or, l’évolution historique apporte d’autres perspectives, d’autres formes de lutte qui n’ont plus rien avoir avec le ghetto. Bien avant 70, à l’époque des premières vagues du féminisme, tout ce qui a été autrefois apporté par la lutte des femmes, dans un contexte tout à fait différent et dont les éléments peuvent paraître aujourd’hui dépassés ou faire sourire, comme le Modern-style ou les bijoux de Sarah Bernard, continue à exister et nourrir les luttes dans lesquelles nous sommes engagées. Je ne peux pas prévoir exactement les modalités, mais je sens très bien ce qui se passera. De toutes manières, on sera toujours confronté à la question primordiale : savoir si cette société d’inégalité pourra se maintenir sous un pouvoir d’argent, comme elle se maintenait autrefois sous un pouvoir dictatorial ou impérialiste. La conquête, l’expansion des territoire, etc., ont été remplacés non seulement par l’argent, mais par un mode particulier de l’argent qui est la spéculation, remplaçant la production. Voilà les grandes questions qui vont se poser dans le prochain siècle, et pour lesquelles les femmes devraient organiser de nouveaux combats et ouvrir de nouveaux champs de bataille.

 

Que pensez-vous des mouvements des jeunes féministes ? N’y a-t-il pas eu des problèmes de transmission entre les générations ?

D’autres formes de luttes apparaissent à partir du moment où d’autres ont disparu. C’est incroyable le nombre de choses qui existaient et qui semblaient aller de soi dans ma jeunesse et qui maintenant sont complètement passées et démodées ! Il n’est plus questions d’élever les filles pour un certain type de métiers féminins, ou de penser que le mariage est la seule carrière qui leur est ouverte. Ces choses-là sont complètement et fort heureusement disparues.
Je pense que les luttes des femmes qui vont être prioritaires dans le siècle à venir, seront pour maintenir le facteur d’humanisation, d’humanité. À l’âge cybernétique et numérique, il faudra lutter pour ne pas remplacer les animaux par des créatures transgéniques et les humains par des robots. Je crois que si les femmes ont une priorité à envisager dans le monde qui vient, c’est précisément celle de la solidarité qui est l’autre nom de la convivialité. C’est précisément cette option que le foudroyant développement de la technologie risque de remettre en cause, en déshumanisant l’espèce à laquelle nous appartenons.
Quant à la transmission, il faut considérer qu’elle se fait de manière subtile. Aujourd’hui, je pourrais déterminer non pas des résurgences, mais des résultats, des conséquences concrètes du féminisme socialiste idéaliste du XIXe siècle. Ils ont l’air d’être complètement dépassés, mais peuvent dicter certaines formes de réaction et de luttes de l’époque moderne. Nous sommes beaucoup plus dépendants de ce que nous croyons du passé. Je pense, par exemple, à Louise Michel qui n’est pas une désuétude, ni un bibelot sur une étagère. Au moment de la lutte pour l’indépendance en Nouvelle Calédonie, j’étais heureuse de pouvoir écrire un livre sur elle, tellement ce qu’elle avait dit et examiné, réapparaissait sous une lumière neuve, d’une actualité sensationnelle. Cela me faisait dire , « elle a inventé et écrit un livre d’une science qui n’existait pas encore : l’anthropologie. » Son ouvrage sur la culture kanak a complètement été ignoré. Voilà un exemple parmi beaucoup d’autres.

 

Vous avez écrit, en début d’année, un manifeste sur le sexocide des sorcières. Existe-t-il un lien entre ce que vous venez de dire et le livre que vous venez de publier ?

Un lien certain existe entre ces considérations historiques et mon dernier livre qui s’appelle « Le sexocide des sorcières ». Je veux souligner comment ce qu’on a appelé la chasse aux sorcières, qui a duré deux siècles, les siècles de Renaissance et d’âge classique, et non de Moyen Age comme le croit le public, représente un lien direct avec un très ancien complexe du patriarcat : le rêve du monde sans femmes. De ceci est né un plan institutionnel, qui évidement n’a jamais pu s’instaurer mais qui s’enracine déjà en Grèce où certains poètes se lamentent de penser qu’il faut passer par une femme pour avoir des fils… Il existe un vieux phantasme de l’absence de l’autre, d’un univers qui serait le même, la culture du  » logos « , ce que j’appelle la culture du  » phallo logos « . L’autre, c’est la femme, et l’autre a quelque chose de tellement insupportable qu’on rêve de le voir disparaître, bien qu’on soit bien obligé d’accepter qu’il soit là. C’est ce vieux phantasme qui est à l’origine de ces deux siècles de massacres absolument insensés, plus que délirants, qui ont d’abord consisté en une extermination des sorcières et ensuite, plus simplement des femmes elles-mêmes. Les deux grands inquisiteurs ont publié « les sorciers sont peu de chose ». Ça signifie quoi ? Nous seuls (les hommes) sommes les véritables croyants. Toute femme est, à l’origine, une sorcière et tout le féminin doit être éliminé. Dans l’archevêché de Trèves, les femmes étaient mises à mort à partir de l’âge de sept ans, et sur cette rive, la rive droite du Rhin, les hommes se plaignaient d’avoir à traverser des pays et des pays pour arriver à trouver une épouse…
Il s’agit là d’un véritable désir de mort qui se concrétise non pas pour une chasse à, mais par une extermination de, c’est-à-dire un génocide, un génocide de quoi ? Un génocide du sexe. On voit d’ailleurs réapparaître ce phénomène, à l’heure actuelle dans les pays intégristes, et en particulier chez les Islamistes. Dans ces pays, il ne s’agit même plus de parler des femmes comme de sorcières, mais de pécheresses, de tentatrices, d’organes de Satan. Le mot Satan est tout à fait utilisé par les Talibans et les Mollahs : toute femme est susceptible d’être une tentation de péché, donc le féminin doit être complètement éradiqué. J’ai volontairement fait publier en appendice de mon livre, les quinze commandements des Talibans.
J’ai introduit en 71 le mot  » phallocrate  » dans la langue française, je voudrais bien qu’aujourd’hui celui de  » sexocide  » y soit également reconnu.

lundi 1er janvier 2001

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2 Responses to “Françoise d’Eaubonne, la rebelle”
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  1. […] – Le "sexocide des sorcières"  ne concerne pas seulement le passé puisque des exécutions de ce type continuent, même s'il ne s'agit plus d'une planification de masse. Sont considérés dans ce manifeste de 1999 les massacres féminicides pour accusation d'hérésie et de liberté prise par des femmes sur les croyances dominantes "Je veux souligner comment ce qu'on a appelé la chasse aux sorcières, qui a duré deux siècles, les siècles de Renaissance et d'âge classique, et non de Moyen Age comme le croit le public,…". https://joellepalmieri.wordpress.com/2012/12/21/francoise-deaubonne-la-rebelle/ […]



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