Idéologie et marché : rompre avec les évidences

Le marché de la communication en cache bien d’autres. D’où les stratégies de monopole et de concentration des multinationales du secteur. Seule alternative pour la société civile : identifier les réelles richesses, rendre visible les indices de destruction et contrer le libéralisme sur son terrain, l’économie. L’idéologie libérale, support émergé d’un empire financiarisé, doit se contrer sur le terrain indivisible de la démocratie, à la fois politique, économique et sociale.

Quand Jean-Marie Messier déclare en décembre 2001, afin de justifier les investissements de son groupe aux Etats-Unis, que  » l’exception culturelle française est mort  » et qu’il faut laisser place à la diversité, à première lecture, Vivendi, au même titre que Warner ou Berlusconi, semble occuper le terrain de l’idéologie. En finançant le cinéma de Luc Besson ou de Tim Burton, c’est une image bien codifiée de la société que ces mentors de la communication offrent aux jeunes générations. Le positionnement se fonde sur :  » Rien n’est gratuit. Tout se mérite, donc tout est fruit d’une lutte, par définition violente et se paie « . Jean-Marie Messier, en participant aux émissions de télévision grand public, tente de se forger une identité de brave patron qui crée des emplois, tout en affrontant la lutte impitoyable qu’impose la concurrence. De fait, il chantonne les refrains de l’idéologie libérale. A l’inverse de ce patronat, rétrograde et conservateur qui ne sert que ses propres intérêts, incarné par le baron Séllières (patron du Medef – syndicat patronal français), le  » J2M « * se positionne lui comme un fervent défenseur de l’intérêt général : en réalité son pire concurrent. Ainsi, les militants anti-mondialisation libérale les plus acharnés, Bové et consorts, s’en trouvent déstabilisés et démunis, lorsqu’ils sont directement en confrontation télévisuelle. Car enfin, le positionnement idéologique cache bien un investissement purement économique. Qu’est-ce qui prime ? l’idéologie ou le profit ? Quand Jean-Marie Messier parle de la mort de l’exception française dans le cinéma, s’agit-il avant tout d’une offensive idéologique ou d’une stratégie de captation de marchés ? Quand la Fondation Vivendi essaime ses micro-dons auprès des associations quels que soient leurs domaines d’activité, y compris ceux de la défense des droits ou du développement durable, n’est-ce pas un investissement en direction des territoires, pour mieux étendre son marché de l’eau, de traitements des déchets, de transports ? Quand Universal édite les CD des rappeurs, des chanteurs  » anti-mondialisation « , comme des stars taillées à façon, n’est-ce pas un moyen d’entrer de force dans les salles de spectacle, dans les émissions TV, sur les ondes radio, dans les caves de banlieue et de fidéliser sa clientèle actuelle et à venir, en couple ou en famille ? Quand Vivendi-Universal publie des livres scolaires, des cdrom ludo-éducatifs, voire des essais polémiques, des journaux – la multinationale possède une grande part des éditions et de la presse françaises -, n’est-ce pas une stratégie pour prendre dans ses filets plusieurs secteurs socioprofessionnels dont la corporation des enseignants et des journalistes ? Quand Cegetel fournit la téléphonie mobile ou fixe, n’est-ce pas une façon d’envahir l’espace public et de réguler toutes les technologies, du câble à la fibre optique en passant par internet, ses bandes passantes et les technologies du futur (UMTS) et par là-même s’assurer un avenir économique et un profit maximum à court terme et sur la durée ?

 

Le politique réduit au marketing

L’extension et le développement des marchés ne connaissent pas de limites. En faisant une OPA (Offre publique d’achat) sur le marché de la communication, les Vivendi et autres fans considèrent la sphère publique comme un marché comme un autre. Sur ce terrain, le principal concurrent n’est certes pas la classe politique qui n’oppose aucune résistance, mais serait les  » anti-mondialistes  » tels qu’ils sont qualifiés par les médias qui sont la propriété de ces monopoles. A l’école marketing, la meilleure façon de contrer son concurrent direct est de venir sur son terrain, d’utiliser son vocabulaire, ses concepts afin de mieux les détourner. Ainsi on a pu entendre ou lire Messier vanter les vertus de la  » diversité culturelle « , reprenant ainsi à son compte la terminologie des anti-mondialisation libérale, tout en calomniant l’exception culturelle française pour justifier une américanisation inéluctable. Car cette provocation contraint les concurrents à la défensive, les oblige à revisiter leur copie. Ainsi l’épicentre des débats est-il miraculeusement déplacé. Sylvio Berlusconi lui a choisi le pouvoir politique. Sans grâce ni élégance, il taille les lois italiennes à la serpe pour mieux servir son propre empire. Pratique et rapide –  » on n’est jamais mieux servi que par soi-même  » – cette stratégie présente l’inconvénient de structurer des foyers de résistance. En se plaçant à la tête du pouvoir d’une démocratie européenne et en optant pour des méthodes fascisantes, ce patron favorise l’émergence d’une  » opposition « , qui peut alors s’organiser, s’exprimer…Messier n’est lui pas embarrassé par ces scories : il se place bien au-dessus de cette dialectique en avançant scrupuleusement services de proximité et bourrages de crâne au plus près du citoyen. Ne sommes-nous pas en train d’assister à une démolition en règle de la démocratie ?

 

La violence, un autre marché

Selon Michel Serres, physicien et philosophe français, de nos jours, un enfant de 14 ans a déjà assisté à 14000 scènes de violence virtuelles ou réelles, ajoutons majoritairement exercées par les hommes. Et cette assertion doit valoir pour tous les enfants du monde. Comment s’étonner alors de l’augmentation de la tolérance de la délinquance dans les pays du Nord et celle du fanatisme dans les pays du Sud. Cette intoxication entraîne la tolérance du pire.  » Pourquoi j’ai violé cette fille ?, je ne sais pas. J’étais bourré « . En attendant, les adolescents, majoritairement des garçons qui reproduisent la violence, s’entassent dans les cellules des quartiers des mineurs. La spirale infernale prison/récidive les amènera à former le gros du bataillon d’une main d’œuvre très bon marché sous tutelle pénitentiaire. Qui en sont les véritables employeurs ? Le ministère de la Justice ? Ou les multinationales qui confient à ladite administration le soin de gérer le conditionnement de leurs produits divers ? Conditions de travail lamentables et insalubre, cadences de travail sous surveillance, pas d’accès au douche, salaires de misère, dont la disponibilité est suspendue à la bonne volonté des matons. De plus, la cuisine collective et le service de nettoyage des maisons d’arrêt qui sont entre les mains des entreprises privées offrent un second marché juteux, conjugué à cette main d’œuvre surexploitée.

 

Quelle offensive possible pour la société civile ?

Une priorité : rompre avec les évidences et reconsidérer les richesses. Car si tout a un coût, il n’est pas forcément monétaire. Est-il forcément légitime qu’un film ou une école ou encore une maternité, qui ont un prix, soient rentable ou rentabilisé financièrement ? La production de richesses peut se mesurer autrement : plaisir, émotion, lien social, santé, éducation, préservation du vivant…et les coûts également. Les milliers de morts sur les routes ou encore les cardiaques ou cancéreux des pays du Nord rapportent plus d’argent aux multinationales pharmaceutiques, aux bâtisseurs et aux vendeurs d’eau que la vente de journaux. Par contre, ils coûtent en humanité, en qualité de vie, en protection de l’environnement, en préservation de la nature. Il s’agirait donc de mesurer également, grâce à de nouveaux indicateurs de destruction, la casse produite par l’industrie, l’agriculture productiviste, les guerres, les violences, l’exclusion, le chômage, la pensée unique dont les grands monopoles de communication sont les vecteurs.

Rompre avec les évidences et reconsidérer les richesses conduit à inverser les logiques : quand une association ou une ONG reçoit une subvention publique, ce n’est pas elle la débitrice. Elle produit des richesses sociales, relationnelles, environnementales… Elle devient l’opérateur d’un Etat désengagé qui, d’une certaine manière, sous-traite la production de services d’intérêt général. Si une association ou une ONG se plie à la discipline du marché et intègre ces critères de rentabilité, elle constitue alors l’une des pièces du gigantesque puzzle mis en ordre par le système libéral. Comme l’explique l’économiste allemande Maria Mies, il faut  » rompre avec le mythe du rattrapage « . Il faut apprendre à reconnaître nos propres compétences, nos savoir-faire et les moyens que nous mettons en œuvre, qui ne se mesureront jamais comme la spéculation boursière ou la rentabilité d’un capital investi. Il est urgent de valoriser ou de bâtir des modèles économiques différents qui s’appuient sur une autre qualification des richesses, qui identifient les facteurs de casse et militent pour une économie à forte plus-value sociale. Il est indispensable de rendre visible et de refuser le travail gratuit fourni par les femmes du monde entier qui, de façon différenciée d’un continent à l’autre, assurent tous les jours la survie quotidienne, acheminent l’eau, cherchent la nourriture familiale, tout en reproduisant l’espèce humaine. C’est certainement l’une des conditions majeures pour que le libéralisme ne puisse plus exercer son diktat.

 

Et la communication dans tout ça ?

A cause de la prolifération des moyens de communication et de la mainmise du système dominant sur ces outils, le contrôle citoyen de l’information constitue aujourd’hui un enjeu majeur de la lutte contre le libéralisme. Mettre en œuvre des initiatives économiques viables, parce qu’utiles et d’intérêt général, en rupture avec le modèle dominant, peut constituer un véritable contre-pouvoir. Développer des stratégies pour une très grande visibilité de l’économie sociale et solidaire, ou encore populaire, valoriser et promouvoir les pratiques et initiatives de ses acteurs, répond immanquablement aux attentes de la société civile. L’enjeu est majeur : diffuser les valeurs et les pratiques de cette économie utile auprès des populations de façon à démultiplier les effets leviers, promouvoir les échanges et valoriser les « expériences à succès », faire en sorte qu’elle soit plus systématiquement associée dans les lieux où se jouent les débats de société (médias, Parlement, collectivités territoriales…). Garder le contrôle de la diffusion des informations, assurer le respect des libertés individuelles, garantir le droit à l’expression et à l’information pour le plus grand nombre, est un enjeu qui va de pair avec le droit à l’initiative économique. Ils doivent être pensés conjointement sous peine d’échec, de l’une et de l’autre. Ceci n’est pas affaire de spécialistes, mais de solidarité et d’engagement citoyen.

mardi 1er janvier 2002

* diminutif autoproclamé de Jean-Marie Messier, ce terme vaut pour générique de tous les patrons des monopoles de communication.

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