TIC en Afrique : des frontières à déconstruire

Les frontières tant nationales que de genre sont largement reflétées dans le cyberespace, en Afrique comme ailleurs. Internet ou les télécommunications connaissent, comme sur le terrain « réel », des frontières nationales, de classe, de race et de sexe, sans que cela ne soit apparent. Et la lutte institutionnelle mondiale contre la fracture numérique de genre reflète une tendance qui privilégie l’amélioration de l’accès et les capacités plutôt que du contrôle et du contenu. Cette politique investit plus dans les techniques que dans le politique, ce qui n’est pas neutre. Elle révèle les enjeux politiques et économiques de la société de l’information, qui est genrée et qui recherche davantage des consommateurs plutôt que des producteurs. Et la plupart des organisations de femmes ou féministes, en étant exclues de ce processus accéléré, tolère et creuse cette nouvelle frontière. Cet écart reste à démystifier pour réénergiser les mouvements en faveur de l’égalité hommes/femmes en Afrique.

 

Dans le Nord, les technologies de l’information et de la communication/TIC (qui incluent l’Internet, la téléphonie mobile et l’informatique), sont perçues, comprises, admises, tolérées, comme un espace, le cyberespace, ouvert, large, horizontal et transnational. Un espace où chacun, homme ou femme, peut s’exprimer, librement, sans aucun obstacle ni entrave. Sans frontières. Dans les pays du Sud, et en particulier en Afrique, qui est largement considérée comme le continent le plus marginalisé en termes de Société de l’information, les institutions internationales se concentrent sur ce que l’on appelle la fracture numérique, et, en particulier, sur la fracture numérique de genre, qui a plus ou moins été discutée au cours du Sommet mondial de la société de l’information en 2003 et 2005. Mais la façon dont elle est abordée présente une tendance très spécifique. Comme les technologies sont nouvelles, la fracture et les formes qu’elle prend seraient nouvelles, de sorte que les solutions pour « atténuer » cette fracture numérique pourraient être nouvelles. Et la première de ces solutions serait technique, comme une conséquence logique de la rhétorique des technologies, qui peut facilement être remplacée par celle des techniques, comme par évidence. En fait, la plupart des questions qui sont abordées concernent l’accès physique, l’accès aux infrastructures, que l’on peut appeler « les tuyaux ». Et ce parti pris est considéré comme l’unique « vérité » pour l’Afrique.

 

Frontières économiques et politiques

Pourtant, les frontières nationales, dans le monde entier, créent des frontières à l’expression, à la génération d’idées, à la production de contenus et à leur diffusion, de la même façon qu’elles entravent la libre circulation des êtres humains, ce qui est définitivement vrai en Afrique. A titre d’exemple, en République démocratique du Congo, des zones géographiquement « ouvertes » ne connaissent pas de désenclavement numérique. Comment pouvons-nous analyser le manque d’accès à Internet dans la région comme un problème ? Ou, plus généralement, est-il utile d’accéder à l’Internet en période de conflit ? Pour quoi faire ? Et surtout pour les femmes ? Et plus particulièrement pour les femmes du Sud-Kivu, où la question de l’ouverture géographique peut être posée.

En République centrafricaine, les jeunes se connectent à l’Internet plus à la recherche d’un petit ami ou d’une petite amie au Nord que pour des recherches documentaires. Comment pourrait-on qualifier cette frontière ?

Dans le sillage de cette question, au Burkina Faso, il existe un projet visant à améliorer le partage des connaissances, afin que les jeunes puissent avoir accès aux sciences, et en particulier de façon égale pour les filles et les garçons. Qu’existe-il déjà en la matière ? Avons-nous à inventer ? A démolir des murs ? Lesquels ?

A Dakar, au Sénégal, il existe des préoccupations au sujet du fort développement des tentatives de migration vers le Nord. Une tendance qui concerne principalement les jeunes hommes qui sont consacrés à « un avenir meilleur », largement mis en lumière sur le Web. Plus généralement, comment peut-on mesurer l’impact de la mondialisation néo-libérale ou des relations Nord/Sud, dans cette apparente « inévitable » commercialisation sur Internet (à des fins très diverses, comme la traite des êtres humains, la prostitution ou la vente de logiciels, de chansons ou de films) et l’influence que la société de l’information a sur la vie quotidienne des populations ?

Dans toutes les sociétés, et en particulier en Afrique du Sud qui connaît le troisième rang mondial du plus grand écart de richesse, il existe à l’intérieur des frontières nationales, des murs visibles, dont certains sont construits (comme entre les villes et les bidonvilles), et d’autres invisibles ou moins « physiquement » représentés, comme les frontières entre hommes et femmes, Noirs et Blancs, riches et pauvres, urbains et ruraux, migrants et nationaux, élite et « ordinaire », et le tout mélangé… Comment ces murs sont-ils ou non développés dans d’autres pays d’Afrique, comment apparaissent-ils sur l’Internet et comment pouvons-nous y faire face ?

Dans de nombreux pays africains, les gens peuvent facilement se retrouver enfermés, concrètement (en prison, violés, déplacés, isolés), ou exclus de tout moyen de communication avec les autres (surveillance des lignes téléphoniques ou courriels, confiscation des informations personnelles, isolement économique, physique et psychologique…). Cette situation peut être la conséquence de croisades nationales ou internationales contre « l’ennemi », le « mal », les « autres », ou à la libéralisation du marché mondial qui agrandit le fossé entre les riches et les pauvres. Existe-t-il les moyens de résister, et en particulier par l’utilisation de l’Internet ?

En Afrique, comment l’Internet peut-il aider ou générer des obstacles à la liberté d’expression ? Comment le citoyen prend-il la parole ? Est-elle égale aux entreprises privées, aux États ? Où s’arrêtent les droits individuels ? La liberté d’expression ? La libre circulation des idées ? Comment les frontières se créent-elles dans ce domaine ? Est-ce différent de l’espace non-cybernétique ? Les hommes et les femmes ont-ils une égale voix au chapitre ? En quoi ? Comment qualifier les principales lacunes ?

 

Les frontières entre les sexes et de genre

Dans le cadre de ces questions liées aux frontières « géographiques », il semble important d’étudier les frontières de genre, parce qu’elles amplifient leurs effets. En fait, dans le cyberespace, on trouve dès la première strate, comme dans les médias classiques, les stéréotypes sexistes « banals », et la réplique fidèle du modèle de division entre sphère privée et publique.

Par exemple, dans le secteur des TIC, les frontières de genre peuvent évidemment être constatées en matière d’accès à l’Internet ou des capacités que son utilisation requiert : les femmes et les filles ont moins accès à l’éducation par exemple, par conséquent, elles ne peuvent pas accéder aux ordinateurs, ou des femmes sont en charge de la garde des enfants, donc n’ont pas le temps d’aller au cybercentre, ou les femmes sont plus touchées par la pauvreté que les hommes et donc ne peuvent même pas avoir accès à l’électricité. Ces obstacles sont actuellement observés par la communauté internationale et sont directement soulevés par la priorité de développer l’accès aux infrastructures. Ainsi, les obstacles liés à l’accès et aux capacités sont ceux qui sont principalement mis en valeur.

Mais les frontières de genre ne sont pas exclusivement centrées sur ces deux points, mais concernent principalement le contrôle et le contenu. Les entreprises de télécommunication, qui sont intégrées dans un secteur économique qui est le plus rentable après armement, sont privées et leurs propriétaires des hommes. La majorité des contenus (quels qu’ils soient, texte, audio, vidéo…) est « écrite » par des hommes et de plus diffusée par des hommes. La vente des corps des femmes par l’intermédiaire du Web est organisée par des hommes et est massivement accélérée, incontrôlée et impunie…

Concrètement, ce sont des hommes, et, en particulier, des hommes blancs, qui programment des logiciels, y compris dans le mouvement des logiciels libres, et des femmes qui les utilisent. Ce sont des hommes – en position de pouvoir à l’échelle locale ou nationale – qui choisissent d’installer un cybercentre dans un quartier ou dans un village et les jeunes (hommes et femmes) qui s’y précipitent. Ce sont des hommes qui permettent d’accélérer le trafic d’êtres humains, et en particulier la traite des femmes sur le Web. Ce sont des hommes qui parlent facilement sur les forums, les chats et les blogs, alors que les femmes sont davantage présentes pour les conseils beauté et autres stratégies de séduction, plutôt que pour des témoignages relatifs à des actes de violence ou d’inégalité, à l’école, au travail, à la maison…

 

Une confusion dans les cibles

En outre, ce manque de contrôle et de contenu réduit efficacement les moyens de penser le monde et de le transformer. Cela inclut également la capacité à bouger, à créer, et à générer du mouvement. Au cours des dix dernières années pendant lesquelles la question du besoin de l’accès aux TIC pour les femmes a été étudiée, il a été souligné que l’impact de la société de l’information peut davantage être mesuré par l’augmentation globale du nombre de femmes qui utilisent l’Internet pour travailler, pour faire des affaires, éventuellement pour trouver un bon parti, plutôt que par les moyens de faire entendre leur voix, de briser leur isolement et de réseauter.

En effet, même si les groupes de femmes ou féministes reconnaissent dans les TIC une opportunité de réseauter, leurs priorités, en termes de ressources financières et humaines sont consacrées ailleurs, dans le développement des activités de lutte contre la violence, la pauvreté… Les TIC sont mis en opposition aux luttes « principales ». Par conséquent, il existe une frontière entre les TIC et ce que seraient les « autres » thèmes de luttes des organisations de femmes. La société de l’information ne fait pas partie des thèmes de ces organisations alors qu’elle développe le système néo-libéral qui augmente les violences, la pauvreté…

 

Aussi, existe-il une confusion entre les cibles des activités des organisations de femmes, qui sont essentiellement locales ou nationales, et les cibles des supports utilisant les TIC – que ce soit des sites Web, des listes de diffusion, des listes de discussion ou de campagnes SMS -, qui se trouvent partout dans le monde. Si bien qu’il y a peu d’«imaginaire » de comment recueillir des savoirs invisibles locaux de femmes à diffuser à ceux qui ont accès au réseau, pour la plupart des hommes de classe moyenne en Afrique, et des hommes et des femmes dans le Nord. Il y a très peu de conscience du fait que toute diffusion d’histoires de femmes de la base, même si elle est créée par une femme analphabète, peut changer le monde et la pensée unique, rompant avec l’universalité.

En effet, la diffusion des savoirs de femmes, en particulier à travers les TIC, serait un moyen d’inverser la relation entre dominant et dominé. En d’autres termes, rendre visibles les savoirs dominés de femmes au-delà des frontières pourrait rompre avec l’uniformisation du monde, dominé par les hommes. Tout d’abord en raison de la reconnaissance de ces savoirs, ce qui signifie la légitimation de leur existence, mais aussi en raison de leur diversité – chaque femme a sa propre expérience de la « vraie vie », si bien que la compilation des divers témoignages de femmes nourrit un prisme unique de représentation du monde. En outre, ils révèlent leur subjectivité – le savoir de chacune des femmes la met en lumière en tant que sujet plutôt qu’objet, productrice et non consommatrice -, les racines de « survie » – les femmes assurent chaque jour les soins du ménage, la garde d’enfants… pour leur famille, si bien qu’elles représentent un pilier pour la survie domestique et plus largement, assurent la production quotidienne nécessaire à la survie du pays et, par conséquent, assument les bases de l’économie libérale. En outre, ils sont anachroniques, – ils montrent ce qui est invisible -, ils présentent une structure non hiérarchique – chacune des femmes qui livre son savoir ne se pose pas en relations de pouvoir avec sa voisine -, et ils sont innovants parce que les luttes de femmes présentent d’autres formes que les mouvements sociaux « classiques ». Au final, ils génèrent une dynamique entre les productrices, qui sont des femmes « ordinaires », et créent une identité féminine collective et transnationale, en opposition à l’identité nationale.

 

Partant de cette perspective, il est possible d’imaginer et de créer les moyens d’un changement prenant en compte le genre en utilisant Internet ou le téléphone mobile et ainsi de rompre avec les frontières sexistes qui verticalisent et enferment les populations dans une pensée universelle.

 

juin 2009

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