Les TIC : terrain des rapports de domination de genre et de leur transgression

rebelleAu Sénégal et en Afrique du Sud, les TIC limitent les champs de l’action politique des femmes tout autant qu’elles offrent aux organisations de femmes ou féministes des pistes de transgression des rapports de domination. Ces organisations utilisent majoritairement les TIC pour être visibles et connaissent peu les enjeux mondialisés de la société de l’information. D’autres expérimentent des pistes de diffusion de savoirs non savants qui, par le seul fait qu’ils sont propres à des femmes et à des jeunes en situation de domination et qu’ils sont exprimés dans des espaces qui ne se calquent pas sur l’accélération provoquée par la société de l’information, font alternatives épistémiques. La recherche que je mène depuis 2004 dans les deux pays sur les effets politiques des usages des TIC par les organisations de femmes ou féministes sur les rapports de domination me fait conclure que leurs usages des TIC ne sont pas neutres au genre et que la mise en exergue des inégalités et identités de genre est désormais liée aux TIC.

Les technologies de l’information et de la communication (TIC) forment un ensemble d’outils, d’infrastructures et de logiciels qui structurent autant qu’elles sont le produit des politiques et fonctionnements de la société de l’information. Elles ont été conçues pour la production, le transport, l’archivage, la publication et la récupération de données de tout genre : journaux en ligne, marché pornographique, marché boursier, téléphonie, bases de données numériques en ligne sous forme d’albums photos, de morceaux de musique, de bibliothèques, de données personnelles… Ainsi, ces technologies, qui regroupent les ordinateurs, les mobiles et l’Internet permettent autant la circulation de savoirs que celle de corps humains par organisation du trafic interposée. L’hypothèse de cet article est qu’en Afrique les impacts néfastes des TIC et les inégalités de genre se conjuguent, aggravent les rapports de domination, les accélèrent et paradoxalement peuvent créer des espaces où des savoirs non dominés de femmes émergent.

Cette hypothèse peut s’étudier à partir de deux séries de questionnements. Premièrement, en quoi la société de l’information redéfinit-elle les rapports sociaux de genre ? En quoi accélère-t-elle l’invisibilité des savoirs des femmes ? Comment ces savoirs incarnent-ils des lieux de pouvoir ? Deuxièmement, en quoi les usages Internet des organisations de femmes ou féministes rendent-ils compte des rapports de domination ? Entre communication à visée marketing et innovation par la diffusion de savoirs par les TIC, ces organisations se subornent-elles ou créent-elles des espaces de transgression au pouvoir dominant ?

Cette démarche est censée aboutir à la démonstration que la société de l’information, forme contemporaine des rapports sociaux, mixte reproduction du patriarcat et rapports de domination de classe, de race et de genre et que ce double système de domination peut faire création épistémique.

Afin de mener à bien cette approche, des résultats ont été mobilisés qui émanent d’observations participantes réalisées en 2004 dans la province du Cap Occidental en Afrique du Sud auprès de deux organisations de femmes et entre 2006 et 2008 en Afrique de l’Ouest auprès de trois associations de jeunes. Ces observations portaient respectivement sur des initiatives de récits de femmes et sur l’utilisation citoyenne des TIC par des jeunes en vue de l’abandon de l’excision. Ils découlent également d’entretiens menés en décembre 2008 et en janvier 2009 au Cap en Afrique du Sud et à Dakar au Sénégal auprès de 31 personnes appartenant à 28 organisations de femmes ou féministes, d’instituts de recherche travaillant sur le genre, ayant accès à l’Internet, ayant ou non des sites Web, et d’organisations centrées sur la création numérique, le soutien aux droits des paysans ou à la trithérapie mais ne travaillant pas dans une perspective de genre. Les entretiens, d’une durée d’une à deux heures, ont reposé sur trois grands segments (en dehors des questions spécifiques), que l’observatrice s’est efforcée d’introduire et d’accompagner de la façon la moins directive possible. Le premier consistait à interroger les personnes sur leur situation personnelle (lieu de résidence, âge, milieu social, accès à l’Internet ou pas…). Le deuxième les faisait s’exprimer sur un contexte national global (situation politique, relations avec le « Nord », situation des femmes, de l’information…) avec un sous-ensemble visant spécifiquement le contexte de la « société de l’information ». Le troisième les a fait se concentrer sur leur support Internet ou leur projet de support, en leur demandant de le qualifier de façon précise : idée de départ, ambition et mission, protagonistes, mise en œuvre, obstacles, processus de recherche et de traitement de l’information, appréciation… Cette enquête a demandé des déplacements sur le terrain. La période à laquelle les entretiens ont eu lieu a correspondu à une situation préélectorale, législative et présidentielle en Afrique du Sud et municipale au Sénégal[1], qui, même si elle est mentionnée, a eu peu d’incidences sur le contenu des entretiens, qui ciblent pourtant les usages politiques de l’Internet.

Les personnes interrogées ont été choisies à partir d’un échantillon d’individu-es qui avaient été préalablement contacté-es par voie électronique, par le biais de réseaux antérieurement connus de l’observatrice. Des groupes en vue d’entretien ont alors été constitués, afin de diversifier la population interrogée : des femmes, des hommes, des Noirs, des Blancs, des jeunes et moins jeunes, des militants et non militants, des engagé-es/professionnel-les des questions de discriminations à l’égard des femmes ou d’égalité de genre ou de féminisme, ou de l’usage citoyen, social ou créatif de l’Internet. Le point commun de toutes les personnes interrogées réside dans le fait qu’elles vivent toutes en milieu urbain.

Ces entretiens ont permis d’établir des constats, analysés de façon comparative et réflexive. Ils ont été complétés par une recherche documentaire fournie, selon trois axes, la domination masculine, la société de l’information, la colonialité du pouvoir. L’enquête est le résultat du croisement de cette recherche documentaire, des observations participantes et de ces entretiens.

Les premiers résultats de l’enquête de terrain ont été éclairants. Les interlocuteur-trices des deux pays ont exprimé leur faible conscience des enjeux de la société de l’information. La majorité des femmes et de leurs organisations utilise des techniques, infrastructures et logiciels dont elles ne connaissent ni les propriétaires, ni les politiques associées.

En Afrique du Sud, c’est le sujet-même de l’objet de recherche, Internet, qui a été considéré comme déplacé. Son accès est vu comme cher et la priorité politique est davantage axée sur l’aggravation des écarts de richesse, le chômage, la pauvreté, l’accélération des violences sexuelles et politiques, l’affaiblissement des mouvements sociaux, y compris féministes, l’expression démesurée et publique du masculinisme et du traditionalisme.

Au Sénégal, c’est l’adjectif « politique » adossé au terme visibilité et l’utilisation du terme « féminisme » qui a fait blocage. En revanche, l’usage des TIC pour le genre ou pour l’égalité a rassemblé à peu près tous les engouements. Selon les organisations interrogées, les TIC permettent de rendre compte du lien entre pauvreté et résistance, violences et détermination, discriminations sexistes et justice, dette et informalité.

Les TIC au service d’un pouvoir mondialisé et masculin

Créé pour désigner une société basée sur l’utilisation des TIC, le terme « société de l’information » a été investi par les organisations internationales et en particulier l’ONU qui a organisé aux côtés du secteur privé (les entreprises de télécommunications ou de prestations informatiques) les différentes rencontres du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) à Genève en décembre 2003 et à Tunis en novembre 2005. L’ambition de ces organisations était de « réduire les inégalités des populations vis-à-vis de l’accès à l’information par le biais des TIC »[2].

Or, les TIC, et en particulier l’Internet, ont été créées dans un but contre-culturel et de recherche dans les pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord, et comme Dominique Cardon le rappelle, sans avoir conçu l’Internet, les militaires, par la voie du Département américain de la Défense, ont participé au financement de sa conception (Cardon, 2010 : 13)[3]. Aussi, on peut retrouver au sein-même de la société de l’information une réplique des inégalités d’ores et déjà existantes dans la vie « réelle » (la recherche, l’armée, voire la contre-culture), et notamment les inégalités de genre dues aux relations hiérarchiques, institutionnelles et aux rôles sociaux différenciés de sexe (Kergoat 2000). Ainsi, dès la conception de leurs politiques, la volonté des décideurs des politiques de TIC de réduire les inégalités est par essence biaisée en termes d’égalité de genre.

Par ailleurs, parce qu’elles sont basées sur l’usage de l’informatique, l’automatisation des tâches et la minimisation de l’intervention humaine, les TIC permettent d’accélérer les processus d’échange, de savoirs, tout autant que de vente de matières premières, de titres financiers ou de corps humains. À ce titre, les TIC alimentent un secteur économique, le commerce électronique, le marché des télécommunications et des machines informatiques et logiciels,  qui occupe le 2e rang mondial en termes de budget après celui de l’armement (Castillo 2001). Dans ce secteur économique mondialisé, les femmes, en tant que groupe social, sont vouées à nourrir le marché international du travail à « bon marché » afin d’organiser la croissance économique (Loko 2008). Beaucoup de femmes travaillent dans les centres d’appel, en télétravail (De Clercq 2004), voire nourrissent le marché de la pornographie et de la prostitution organisées à travers les TIC (Poulin 2004).

En outre, les femmes sont sous-représentées dans toutes les structures de décision du secteur des TIC et ont relativement peu de contrôle et d’influence sur les processus de prise de décision[4]. Elles sont invisibles dans la plupart des débats qui traversent la question de l’appropriation citoyenne des TIC (Shade 2002), ce qui signifie qu’elles investissent peu les organisations ou les institutions de recherche qui débattent des obstacles et avantages du développement des réseaux sociaux numériques, des blogs, de la brevétisation numérique, des logiciels libres et autres espaces virtuels qui sont le plus souvent qualifiés d’émancipatoires ou au contraire mettant en danger la liberté des personnes. Ce sont principalement des hommes, en position de pouvoir à l’échelle locale ou nationale, qui choisissent d’installer un cybercentre dans un quartier ou un village, et les jeunes (hommes et femmes) qui vont y consommer du temps d’utilisation des ordinateurs et de la connexion. Les propriétaires des entreprises privées de télécommunication sont majoritairement des hommes[5]. La grande majorité des contenus diffusés au moyen des TIC sont écrits par des hommes et surtout diffusés par des hommes (Genderlinks 2002). En termes de création numérique, ce sont majoritairement des hommes, et, en particulier, des hommes blancs, qui programment des logiciels et des femmes qui font appel à eux (Ghosh, Glott, Krieger et Robles : 2002, aka 2008). L’écriture au quotidien sur des blogs, chats et autres galeries virtuelles, telle qu’elle est plus aisément pratiquée en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest, demeure en Afrique le fait d’une élite (Genderlinks 2002).

Par ces constats, on peut aisément affirmer que la société de l’information est le produit tout comme elle produit les inégalités de genre autant qu’elle reproduit les rapports de domination de classe et de race en contexte mondialisé.

Ensuite, selon une recherche menée par enda Tiers-Monde en Afrique occidentale en 2005, la « fracture numérique de genre », ainsi nommée par les organisations en charge des politiques de TIC pour qualifier l’écart dans les usages des TIC entre hommes et femmes (Primo 2003), peut se mesurer selon quatre composantes principales : le contrôle, la pertinence des contenus, les capacités, la connectivité (enda 2005). Il se dégage de cette étude que la situation est « sérieusement » préoccupante en matière de contrôle. Toutes composantes confondues, les femmes ont un tiers d’opportunités d’usages des TIC que les hommes. Pourtant, le secteur privé et les institutions ont choisi de mesurer les inégalités de genre en termes d’accès aux infrastructures des TIC ou de capacités à les utiliser. Ils négligent les aspects contrôle et contenus des inégalités. Ce positionnement reflète assez bien ce que les TIC transportent : des données et non des informations. En effet, l’information dont il est question ici est binaire. Elle se résume à une série de 0 et de 1, qui se suivent selon des algorithmes répondant à des demandes d’automatisation et d’accélération de tâches, de transport de données, quelles qu’elles soient. L’information telle qu’elle est entendue dans la société de l’information s’apparente plus globalement au terme générique de « donnée traitée automatiquement » qu’à celui de connaissance, ou de moyen de s’informer, de message ayant sens. Le terme « information » génère alors un flou sémantique et scientifique entretenu tant par les décideurs des politiques de TIC que par une partie de la société civile et plus largement des populations, qui dans leur grande majorité, ignorent l’existence de ces politiques de TIC.

Nous comprenons alors que l’important pour les décideurs comme pour les utilisateurs de TIC n’est pas tant d’assurer l’égalité dans le contrôle de la diffusion des données, qui pour les uns comme pour les autres, peut ou doit rester entre les mains d’expert-es techniques des infrastructures de transmission. Le contrôle est majoritairement vu comme relevant du domaine technique et non du domaine politique. Le technique sert alors à masquer l’action ou la non-action politique. Il sert la relation de dominant-e à dominé-e. Cette étanchéité apparente entre technique et politique est, dans la société de l’information, reproduite « par essence ».

Enfin, parce que ce ne sont pas des informations qui circulent par les TIC mais des données informatiques à grande vitesse, nous concevons mieux le peu d’intérêt porté à l’égalité de genre concernant la création des contenus qui pourraient être diffusés. De fait, pour les organisations ou les décideurs de TIC, l’objet des TIC n’est pas là. Pour les premières, il est, comme nous le verrons plus bas, majoritairement de « suivre le mouvement » et d’être visibles. Pour les seconds, il est, comme nous l’avons vu plus haut, dans la volonté de favoriser l’accès des femmes aux technologies et de renforcer leurs capacités logiciel, ce qui leur permet non seulement, d’organiser la croissance économique en disposant d’une main d’œuvre bon marché – travail de production – mais aussi de s’assurer qu’elles transmettent aux générations futures les fondements de la division sexuelle du travail – travail de re-production (Guillaumin 1977). En plus de ce travail de re-production, l’invisibilité des savoirs propres des femmes est amplifié puisqu’elles n’ont globalement pas le contrôle sur les contenus qu’elles pourraient éventuellement diffuser par les TIC.

L’Afrique du Sud et le Sénégal se montrent à cet égard particulièrement intéressants à étudier. Ils sont considérés par le « Nord » comme étant au « Sud » et sont la cible de financements promouvant à la fois l’égalité de genre et la lutte contre la « fracture numérique de genre ». Or, les périodes d’après-colonisation que ces deux pays connaissent – respectivement la période post-apartheid et l’indépendance – se caractérisent par une recrudescence des violences de genre[6] et une radicalisation des relations de pouvoir avec l’Occident, dans le sens où la mondialisation met les États en situation de concurrence dans tous les secteurs économiques, incluant celui des télécommunications. Les pays occidentaux souhaitent garder leurs statuts de dominants et les pays du Moyen et d’Extrême-Orient ou d’Amérique latine (Chine, Inde, Brésil…) continuent leur expansionnisme économique. Cette concurrence connaissant des dérégulations endogènes se joue désormais également sur le terrain épistémique entre Occident, Extrême et Moyen-Orient qui se servent notamment du territoire africain pour faire valoir sinon chacun leur rhétorique au moins leur vision du monde. On assiste à des croisades idéologiques, à des batailles de savoirs, y compris par logiciels, réseaux numériques ou bouquets satellites interposés. L’Afrique devient le terrain de « violences épistémiques » (Spivak 1988)[7].

Cette précipitation des violences, économiques et épistémiques, nous engage à faire un parallèle entre post-colonisation, appareillage numérique et politiques institutionnelles à rhétorique égalitaire. Ce parallèle permet d’élargir le constat des simples reproductions des inégalités de genre du réel sur le terrain du virtuel, ou de l’aggravation de ces inégalités dans le secteur économique par TIC interposées, pour faire le constat que les TIC alimentent et produisent de nouveaux rapports de domination basés sur une hiérarchisation des savoirs, entre États, entre États et populations, et, au sein des populations, entre genres. Ces rapports de domination s’établissent sur des inégalités épistémiques, où l’importance de l’invisibilité des savoirs propres des femmes est centrale. Nous allons voir que parce que cette invisibilité est construite dans des temporalité et spatialité désormais modifiées, les ordres du patriarcat s’en voient renforcés. Nous verrons également que les TIC accélèrent la gestion de la vie quotidienne, en augmentant les causes des inégalités et la performance des identités différenciées de genre, et par voie de conséquence les violences. Plus les TIC sont facteurs d’accélération, moins les femmes et leurs organisations ont du temps à consacrer à diffuser leurs savoirs propres et plus elles deviennent subalternes (Spivak 1988). Pour finir, nous conclurons que les TIC concourent à dépolitiser les actions des femmes africaines tout en leur offrant des fenêtres de visibilité.

Usages des TIC des organisations : entre subalternité et transgression

L’ensemble des personnes interrogées dans les deux pays de notre enquête semblent ballotées entre rejet et engouement de la société de l’information. Une majorité d’organisations de femmes la rejette globalement – les personnes interrogées la jugent « trop technique », « trop chère », « peu accessible », « étrangère », « hors de la réalité », « non-prioritaire », « réservée aux hommes qui savent », une Sud-Africaine qualifiera la « fracture numérique de genre » comme « davantage à l’ordre du jour des dirigeants, nos gardiens » pour signifier qu’elle considère la question de l’accès comme institutionnalisée, loin des préoccupations des femmes  – touten en vantant les mérites, puisque les TIC permettent une meilleure « visibilité » de leurs actions publiques.

D’après les personnes interrogées, les obstacles rencontrés dans l’organisation d’actions utilisant les TIC ne se distinguent pas des autres actions. Elles convergent le plus souvent autour de la faiblesse des moyens, financiers mais surtout en terme de temps, « parce qu’elles [les femmes] font tout ». Le lien est également établi entre la gestion d’un environnement aggravé de violence et le manque croissant de temps : « une femme sur trois étant survivante de viol, une seulement a du temps ».  Les problèmes se résolvent désormais au coup par coup là où ils se présentent, c’est-à-dire le plus souvent au niveau local et dans l’immédiateté. La majorité des personnes interrogées énoncent une avalanche de difficultés d’accès « aux ordinateurs, aux compétences, à l’électricité, au réseau sans fil », et en particulier en Afrique du Sud à « toutes ces choses techniques que le gouvernement a essayées d’implanter sous forme de centres de télécommunication […], mais qui n’a pas marché ».

Sur ce point, se dessinent des différences d’appréciation entre les organisations des deux pays. En Afrique du Sud, le principal obstacle à surmonter pour participer à la société de l’information est considéré par la majorité des personnes interrogées comme étant la « division de classe » : concernant les femmes, « c’est bien pire car, dans les zones rurales, dans la plupart de nos townships, ce sont les jeunes femmes qui rentrent à la maison après l’école et qui doivent s’occuper de leurs frères et sœurs, nettoyer la maison, faire la cuisine, faire attention aux enfants, au point qu’elles n’ont pas de temps supplémentaire pour apprendre à utiliser un ordinateur ». Au Sénégal, beaucoup de personnes interrogées partagent l’idée que « le grand défi de la société de l’information est la formation des plus démunis, surtout les femmes, à l’informatique ». Les premières sont politiquement fatalistes, les deuxièmes socialement volontaristes.

Globalement, les organisations interrogées ne s’approprient pas massivement les TIC dans leurs pratiques de communication. Les TIC sont considérées comme peu accessibles par le plus grand nombre et donc hors champ des actions de l’organisation. Elles sont non prioritaires : « L’Internet est efficace pour le milieu urbain mais reste difficile en milieu périurbain ou rural. Nous transmettons les rapports d’activité par les chauffeurs qui prennent les enveloppes et les distribuent sur leur route » (Sénégal) ; « Seules 5% des femmes savent se servir d’ordinateur en Afrique du Sud, le même taux que les personnes en mesure de recevoir de l’information. Le support de communication le plus efficace est désormais le téléphone mobile » (Afrique du Sud).

Paradoxalement, dans les deux pays où les infrastructures sont les plus développées du continent, quand ces organisations utilisent les TIC, elles le font majoritairement à des fins marketing : « l’outil peut avoir une influence, en tant qu’outil de propagande ». Elles entendent « vendre » l’organisation auprès de bailleurs susceptibles de financer leurs actions qu’elles situent en dehors du champ des TIC (plaidoyer politique, lutte pour les droits, contre les violences, etc.), ou rendre visible l’organisation auprès de publics qui sont différents de ceux de leurs actions (étudiant-es, intellectuel-les, élites). L’évocation des sites Web renvoie « naturellement » à la fois à une population sans moyen et désarmée et à une masse d’« intellectuel-les ». Une différenciation implicite est opérée entre les bénéficiaires de l’organisation, globalement non connectées ou illettrées, les bailleurs de l’organisation, connectés et en demande et des élites locales ou internationales. Cette distorsion des publics, par TIC interposées, interroge le rôle de la communication dans l’action politique des organisations de femmes.

Ces organisations ont en commun de décrire une situation de tunnel : elles se retrouvent aujourd’hui limitées dans leurs actions car les besoins des femmes avec qui elles ont l’habitude d’agir sont modifiés. En effet, les femmes « de la base »[8] remplissent le rôle social qui leur est alloué, à savoir le maintien de la paix sociale, les soins, l’éducation, la nutrition des ménages. Le changement est mesuré par les organisations à l’aune de l’accélération de la gestion de l’urgence. La mondialisation et ses dégâts économiques collatéraux imposaient déjà aux femmes et à leurs organisations la prise en charge de la gestion de la survie quotidienne. La société de l’information vient ajouter le caractère immédiat de cette prise en charge et son rythme plus accéléré qu’auparavant. Cette accélération et cette immédiateté incluent la gestion des violences exacerbées par ce système.

Malgré ce contexte jugé hostile et l’ensemble des obstacles mentionnés, les organisations de femmes ou féministes d’Afrique du Sud et du Sénégal utilisent les TIC, et en particulier le Web, pour être « plus proches de leur public ». Le site Web favorise la mise en contact de l’organisation avec des « partenaires américains » pour lesquels elles « travaillent sur l’accès des femmes à la terre ». Il leur permet de « remplir leur mission d’information et de vulgarisation » (en complément d’une revue papier existante). Il favorise leur « visibilité ».

Par ailleurs, il existe des poches d’innovation qui partent du constat que la diffusion dans le virtuel de contenus créés par des populations de la base, et en particulier des femmes, peut, voire sert à, rendre visibles des interprétations des relations existantes de pouvoir.

En Afrique du Sud en particulier, et depuis une dizaine d’années, des récits individuels ou collectifs de femmes, pour leur grande majorité, noires, séropositives ou pauvres, sont collectés par des organisations de femmes, selon une démarche initiale de revalorisation de la mémoire. L’objectif de ces organisations est de diffuser, notamment par les TIC, mais aussi sur tout autre support de communication[9] susceptible d’être repris sur la toile, des savoirs invisibles de femmes.

Au sein de ces organisations, deux expériences ont été observées, puis analysées, afin d’illustrer la démarche. L’organisation Southern Cape Land Committee (SCLC) facilite, depuis environ dix ans, et en dehors de ses domaines d’intervention classiques liés aux questions de réforme agraire et de propriété foncière, l’écriture et la publication d’histoires de Sud-Africaines, sous le vocable « Women’s stories ». Le premier livre publié, intitulé « La mémoire des femmes », a été lancé en novembre 1999 et révèle les histoires personnelles de six femmes de différentes communautés de la région du Cap Occidental. En 2002, SCLC a réitéré la démarche en lançant un deuxième livre écrit par seize femmes dans leur propre langue, toutes de la même communauté, celle de Nelspoort, une petite ville qui a obtenu son statut en 1999[10]. Ces seize femmes, dont les dates de naissance s’étendent du début des années 20 aux années 80, ont écrit leur vision de l’histoire de cette ville.

Les protagonistes de SCLC que j’ai interrogées disent que cette démarche « a révélé une dynamique de changement et d’empowerment à la fois pour les participantes et pour les animatrices elles-mêmes ». En effet, ces femmes rurales ont ainsi gagné le temps et l’espace pour réfléchir à leurs vies et pour partager leurs expériences avec d’autres, cela par le biais de l’écriture et de la diffusion de leur production, démarche jusqu’alors inédite.

Par ailleurs, le chômage engendré par la disparition de l’hôpital, autrefois au cœur de l’existence de la ville, a recentré ses habitant-es sur de nouvelles revendications comme le droit à la terre communale dans le but de la cultiver, portées jusqu’au ministère de l’Agriculture, et sur de nouvelles priorités, comme celles d’assurer les conditions de subsistance, lutter contre le sida, mettre en avant l’égalité de genre…

À l’hôpital Chris Hani Baragwanath Hospital à Soweto, au sein de Johannesburg, l’ONG Aids Counselling Care and Training (ACCT), créée en 1992, offre soutiens psychologiques et soins aux séropositif.ves. Les patient-es sont essentiellement des femmes qui, selon les organisateur-trices de ACCT, « doivent se réapproprier leur identité […] et sortir de la domination masculine ».

Les séances de soutien psychologique accueillent pendant une heure, ou plus, des femmes et ont vocation à les faire parler de leur maladie, à isoler les responsabilités, jusqu’à découvrir l’intime, voire le tabou, la sexualité. Les malades se sentent « personnalisées », « existantes », deux états dont il est difficile d’imaginer l’importance dans un pays où les séropositif.ves ont été ignoré-es, se sont senti-es traité-es comme des « animaux » par leur gouvernement « révolutionnaire », pendant de nombreuses années[11]. Certaines femmes participent à des ateliers d’écriture, où elles couchent sur papier leur vie quotidienne, leurs relations sexuelles, évoquent leur grossesse, leurs relations avec leurs nourrissons, dans la perspective que l’enfant qui va grandir ait accès à l’histoire de sa mère et à la sienne. Chaque histoire personnelle est ensuite mise en commun, discutée, explicitement archivée et devient alors un bien collectif. Toutes les femmes peuvent consulter ces récits. Au rythme où elles le souhaitent. Elles gèrent elles-mêmes la pièce, le lieu, où ces récits sont entreposés.

Dans les deux exemples, et dans tous les lieux où ces « confessions » se produisent, les méthodes de recueil des paroles varient. Elles peuvent être orales ou écrites, enregistrées audio ou vidéo, retranscrites ou pas, traduites ou non. Tout est conservé, le plus souvent diffusé. Les entretiens peuvent être encadrés ou libres, rarement individuels, sans questionnaire pré-établi, semi-directifs ou non directifs.

Les femmes qui se racontent sont majoritairement noires, pauvres, vivant dans les townships ou en milieu rural. Elles n’ambitionnent pas l’autobiographie. Elles ne suivent pas systématiquement une ligne historique partant de leur naissance, décryptant pas à pas leur vie, avant, pendant et après l’apartheid. Les récits peuvent se révéler beaucoup plus « anarchiques » au sens où ils peuvent être fragmentés, partiels, décousus. Une, séropositive, pourrait ne raconter qu’une expérience de relation sexuelle ponctuelle dans les moindres détails, avec ses moments précis de tension et d’extase, ses angoisses, par exemple : « Mon mari est en train de mourir. Je suis triste. Je ne veux pas continuer à vivre. […] La semaine dernière j’ai arrêté de le voir à l’hôpital. Je n’ai plus envie. […] J’ai rencontré un homme. Il me plait. On se voit. Je l’aime bien. On a fait l’amour. Je n’ai pas été raconté ça à mon mari… ». Une autre va se polariser sur le traumatisme du déplacement systématique imposé par l’apartheid qui lui donnait le sentiment de n’habiter nulle part, de ne pas avoir de « chez soi » : « On était déplacés tous les jours. Je ne savais pas où je serai demain avec mes enfants. Mon mari était déjà loin. Alors j’avais toujours un paquet prêt ». Une troisième pourrait encore parler de la misère et de l’épreuve des « toilettes », pour le moins publics, puisque extérieurs, en plein air, épisodes totalement privés d’intimité : « J’épargnais un Rand[12]par semaine. A force, j’ai pu construire ma maison. Mais mes enfants cherchaient l’intimité. J’ai essayé de construire des toilettes à l’intérieur parce qu’on ne savait pas comment c’était. On ne connaissait pas ». Une quatrième va crier son rejet des dirigeant-es de son pays : « Je viens ici pour exprimer toute ma colère contre le gouvernement, qui nous traite comme des chiens, des animaux. J’ai 26 ans et je veux avoir des enfants. Au moins trois. Je veux guérir. Je viens ici pour être soignée et remercier les compagnies privées qui me permettent d’avoir accès aux médicaments. Je les bénis ! Et que Mbeki et sa bande aillent au diable ! Qu’ils crèvent ! ».

Ces récits ne sont pas spécialement structurés et holistiques. Ils ne sont pas plus individualisés, puisque le dispositif de recueil n’a pas vocation à porter assistance, à victimiser la personne qui parle ou écrit, ou à la renvoyer à sa seule introspection. Il favorise davantage l’expression collective. En soi, il épouse les contours d’une épistémologie du point de vue (Harding 1991), permettant au « témoin » d’exprimer une opinion sur l’environnement dans lequel elle vit, de le situer, de l’analyser ou encore de poser les termes de revendications ou d’alternatives.

En Afrique de l’Ouest, l’exemple du projet de recherche mené entre 2007 et 2008 par enda Tiers-Monde au Sénégal, au Mali et au Burkina Faso, en tablant sur l’opportunité de l’utilisation citoyenne des TIC par les jeunes (filles et garçons), afin de faire la promotion de l’abandon de la pratique des mutilations génitales féminines (MGF), a permis de faire émerger le débat, de désamorcer in vivo les effets des relations de pouvoir, jusqu’à développer une vision de la gestion de la cité par des jeunes femmes et hommes[13]. Les jeunes (à parité garçons et filles) qui ont participé à ce projet ont abordé les concepts questionnés par la recherche – genre, citoyenneté, TIC, jeunesse, MGF –, selon différents moyens, dont l’expression libre, pour lesquelles le ludique, le débat, la participation active étaient centraux. Par ailleurs, une partie des jeunes, au même niveau que les chercheur-es, ont participé à l’évaluation de la recherche, ce qui a amené l’équipe de recherche à mettre en œuvre, voire à créer, des modalités d’auto-apprentissage, d’auto-évaluation, et de formation de formateur-trices. Les formats mis en œuvre à ces fins ont été adaptés aux jeunes et sont passés par l’expression théâtrale, les usages multimédia (prise de vue fixe et animée, prise de son, écriture et mise en ligne), l’interactivité – plusieurs listes de discussion électroniques ont été ouvertes pour que chacun-e puisse s’exprimer librement tout au long des différentes phases de la recherche –, des jeux de rôles, la création de blogs…

Les méthodologies utilisées ont consisté à confier aux jeunes générations la production des débats sur des concepts savants, concepts qu’ils ont eux-mêmes élaborés. L’ouvrage dédié aux résultats de recherche (Mottin-Sylla et Palmieri : 2009) conclut : « Il s’agit moins de voir “à quoi les TIC pourraient servir” que de voir “ce que les TIC apportent de nouveau, changent, et politisent” ». Cette recherche met l’accent sur l’urgence tant de ne plus compartimenter les concepts – genre, citoyenneté, jeunesse, TIC, violences… – que de cesser de travailler sur les zones d’intersection (entre jeunesse et TIC, développement et TIC, genre et développement…) au risque de maintenir dans l’invisible des pans entiers de la construction sociétale dont les rapports de pouvoir, les inégalités de classe, race et genre, les rapports néo-coloniaux, sont partie intégrante. Elle engage à « politiser » les concepts de citoyenneté et de développement, en considérant les TIC comme moteur de changement, à condition que les acteurs institutionnels ou sociaux ne les isolent pas « par essence », en tant qu’outils au simple service du renforcement d’un système économique, social ou politique existant, inégalitaire.

Cette recherche s’est inscrite dans une logique de bascule entre les nécessaires besoins de « genrer les TIC » (identifier les inégalités de genre générées par les TIC) et l’option d’utiliser les « TIC pour le genre » (viser le contrôle des TIC en tant que diffuseurs potentiels de contenus au service de l’analyse différenciée de genre de la société).

TIC, inégalités de genre et identités sexuelles, un triptyque indissociable

L’étude des usages des TIC par les organisations de femmes ou féministes en Afrique du Sud et au Sénégal a révélé des similarités et des singularités tant dans les modes de subalternité que de transgression.

Des similarités ont été observées concernant les cibles des organisations dans le virtuel. Il existe une dichotomie entre institutions et cibles habituelles de leurs actions dans le réel, les femmes de la base.

En première analyse, cette dichotomie peut produire une « informalité » des usages, à savoir un non cadrage technique et politique des moyens de communication électroniques disponibles, qui se traduit par la mise en exergue de contenus (comme par exemple la révélation et diffusion de savoirs de femmes, identification et définition d’une citoyenneté africaine incluant une intégration transversale du genre) au détriment des contenants (web, blogs, réseaux sociaux numériques, logiciels libres…), inconnus, trop chers, trop difficiles à maîtriser.

Les initiatives décrites ci-dessus se démarquent, utilisant les TIC comme canaux de diffusion de savoirs non savants (Afrique du Sud) ou moyens d’appropriation d’une citoyenneté active (Sénégal, Afrique de l’Ouest). Ces initiatives peuvent représenter des pistes à creuser par les organisations de femmes ou féministes africaines afin de former les bases d’une identification des effets politiques de la société de l’information sur les objets des mobilisations. Elles peuvent alimenter une réflexion sur la communication autant moteur potentiel d’une institutionnalisation de leurs actions (par bailleur interposé) que vecteur de visibilité de leurs actions. L’ensemble de ces pistes peut nourrir une analyse des rapports de domination entretenus par la société de l’information et tenter la déconstruction et l’identification du contexte multiforme et hétérogène où ces rapports de domination se développent.

En deuxième analyse, la dichotomie entre usages des TIC au profit des institutions et appropriation de ces outils pour le changement social crée parallèlement et paradoxalement une formalisation des usages classiques des TIC (web, blogs, réseaux sociaux numériques, logiciels libres…) au profit d’organisations (bailleurs de fonds, institutions, secteur privé) qui encouragent ce type d’usages dans le cadre de la reproduction et de l’expansion du système capitaliste (Quijano 1994). Comme nous l’avons vu, la société de l’information est le produit comme elle produit des rapports de domination, dont ceux résultant des divisions de genre et en développe de nouveaux issus des concurrences accélérées entre États et États et populations. Les organisations de femmes ou féministes participent alors elles-mêmes du renforcement des rôles sociaux alloués aux femmes sur le terrain de la société de l’information. A ce titre, la société de l’information demande à être analysée selon une grille de lecture féministe.

Les expériences observées en Afrique du Sud et au Sénégal ont également fait émerger des singularités. En Afrique du Sud, la déficience technique et financière de l’accès aux TIC est majoritairement mise en avant, politisée, au sens d’une conscience de l’aggravation des discriminations dont les femmes de la base sont l’objet. Elle est clairement utilisée pour justifier le choix de ne pas prioriser la diffusion de contenus politiques par les TIC (la radio et le reconditionnement sont privilégiés), ceux.celles qui pourraient en profiter étant assumé-es comme socialement exclu-es. Au Sénégal, la plupart des organisations de femmes a tendance à développer un imaginaire/discours révolutionnaire sur ce que peuvent créer les TIC, notamment en termes de transformation sociale, imaginaire vite contrecarré par le constat d’un manque de moyens en savoir-faire des femmes de la base.

Ces similitudes et singularités permettent de conclure que l’accélération, que la société de l’information génère, provoque un double impact auprès des organisations de femmes ou féministes africaines : elle les confine davantage à la gestion immédiate de l’urgence et les éloigne concomitamment des objectifs initiaux de l’organisation. De plus, le fait d’être davantage confronté-e à la gestion de l’urgence ne coïnciderait pas avec le besoin de communiquer davantage par l’usage des TIC, notamment en transformant les modèles de communication classique. La société de l’information semble alors finaliser un enfermement ou un choix stratégique de la part des organisations de gestion rapide de questions (la communication) qui sont considérées comme secondaires, subalternes. Cet enfermement a tendance à transformer les actrices des organisations de femmes africaines elles-mêmes en subalternes, telles que les définit Gayatri Spivak : des femmes qui n’auraient pas droit à la parole et qui en viennent à gérer au pied levé ou par choix, ce qui est globalement et socialement considéré comme périphérique, à savoir le quotidien. Inversement, en tant que subalternes, elles sont amenées à créer leurs espaces politiques, selon des formats non normés, répondant à des codes parfois éphémères, dont la durée de vie dépend de l’accélération dans laquelle elles sont désormais installées.

C’est ce grand écart permanent entre effets du virtuel sur le réel et gestion permanente du réel qui fait nouveau paradigme des usages des TIC. Les usages des TIC ne sont pas neutres en termes de genre et la mise en exergue des inégalités et identités de genre est liée aux TIC. Autrement dit, plus le virtuel empiète sur le réel, plus les impacts différenciés de genre sur la vie quotidienne connaissent une inflation, tout comme les manifestations différenciées des identités de genre. Ce paradigme est implicitement identifié au quotidien par les organisations de femmes qui gèrent ses manifestations dans l’informalité.

Les exemples de génération de récits de femmes en Afrique du Sud témoignent d’un choix de mettre le réel, la vie quotidienne, à l’origine du virtuel, c’est-à-dire la société basée sur les usages multiples des TIC, et non le contraire. Ces récits créent des savoirs en résistance, parce que rendus visibles et verbalisés dans un pays où les rapports sociaux de sexe sont très fortement institutionnalisés (Seidman 1999) : dire en public sa vie quotidienne de femme, intime, en élargissant les limites du visible, en se détachant des valeurs politiques associées à l’invisible, peut alors proposer une autre grille de lecture sociale des codes qui régissent la société sud-africaine. Comme l’argumente Michelle Perrot (Duby et Perrot : 1990-1991), par l’oralité et la création de leur Histoire, ces femmes qui se racontent, en sortant de l’invisibilité qui leur est socialement et historiquement dévolue, transforment leur statut d’objet en sujet, y compris de la révolution nationaletoujours en marche, et donc transgressent les rapports de domination qui traversent la société dans laquelle elles vivent.

L’expérience ouest-africaine sur l’appropriation citoyenne des TIC par les jeunes pour l’abandon des MGF rejoint les expériences sud-africaines. Les narrateur-trices – socialement exclu-es de l’expression publique – en se mettant au cœur du processus d’élaboration de pensée, inversent les rapports entre dominé-es et dominant-es, clarifient les identités de genre entre eux, jeunes femmes et jeunes hommes, y compris au sein de la recherche sur le genre.

Ces femmes et ces jeunes, femmes et hommes, qui s’expriment introduisent une nouvelle logique d’expertise, qui repose moins sur la connaissance académique ou institutionnelle, « là où se sacralise le savant » (Stengers 2002), que sur le vécu de la vie quotidienne, ce qui est socialement et culturellement considéré comme non-savant. Les femmes, confrontées à, mais surtout actrices de la survie quotidienne, se révèlent alors comme les réelles expertes tout autant que les jeunes, et en particulier les jeunes femmes, qui cumulent assurance de la vie quotidienne et remise en cause des rapports de pouvoir institués tels que le droit d’aînesse, le devoir d’allégeance.

Par ailleurs, ces femmes et ces jeunes qui participent à ces moments privilégiés d’expression n’ont pas de calendrier à respecter. Ces mises en situation contredisent alors la tendance à la surenchère et à l’accélération de la société de l’information. Ce sont plus souvent les lieux ou le temps qui créent l’occasion de l’expression et non une opération concertée de collecte mémorielle ou d’apprentissage.

Cette approche renverse concomitamment les logiques des politiques de TIC, décidées en haut lieu selon des objectifs de développement économique, et les modèles prescrits d’appropriation et d’usages. Elle permet de sortir du ghetto de ceux qui savent les TIC, qui sont encore très majoritairement des jeunes, hommes, en Occident. La connaissance ne serait plus le produit des TIC mais leur source, comme tout savoir féministe (Harding 1991), dans le sens où elle est le résultat reconnu d’une activité sociale intégrée au sein de valeurs personnelles, culturelles et politiques. Comme le souligne Josiane Jouët, la valorisation de ces savoirs permet de mettre à jour des « procédures de contournement des usages prescrits, des formes d’inventivité des pratiques ordinaires » (Jouët 2000). Leur diffusion s’oppose aux normes existantes. En contestant les cadres des TIC, les auteur-es de ces contenus comme les populations qui les écoutent, les lisent et les diffusent, transgressent les relations de pouvoir qui leur sont imposées.

Conclusion

Les usages des TIC par les organisations de femmes ou féministes en Afrique du Sud et au Sénégal peuvent être caractérisés par un état de croisement. D’un côté elles répondent aux prescriptions pressantes des décideurs des politiques de TIC et de l’autre elles expérimentent la transgression au moment où elle se présente. Cette situation conjugue re-production des schèmes dominants de la société de l’information à des fins concrètes de visibilité ou de financement et production d’opportunités d’entrave à la consolidation des systèmes de domination. Les terrains virtuel et réel créent paradoxe.

Sur les même terrains, la comparaison entre Afrique du Sud et Sénégal invite à opérer des croisements entre inégalités de genre et autonomie, subalternité et transgression. Cette ambition passerait notamment par l’émergence d’une nouvelle épistémologie féministe à définir, augmentant l’analyse des rapports de domination entre les genres par l’investigation des effets contrastés de la société de l’information sur ces rapports. Les voies observées dans l’utilisation des TIC pour questionner le genre au Sénégal et dans la diffusion de savoirs non savants pour lutter contre les violences épistémiques occidentales en Afrique du Sud, en amorcent quelques prémices.

Octobre 2012

Éléments bibliographiques

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Stengers, Isabelle (2002). Sciences et pouvoirs. La démocratie face à la technoscience. Paris : La Découverte.


[1] En mars 2009 au Sénégal et en avril 2009 en Afrique du Sud.

[2] Déclaration de principe du SMSI : http://www.itu.int/wsis/docs/geneva/official/dop-fr.html, consulté le 15 mars 2010.

[3] Le premier réseau numérique exploité, Arpanet, a été créé en 1969 pour le département américain de la Défense. En pleine guerre froide, il servait à protéger les données des Etats-Unis d’une soudaine attaque adverse. Ce réseau a, dix ans plus tard, été massivement introduit dans les universités américaines. Il a définitivement été remplacé par l’Internet en 1990, dans le cadre de la recherche civile.

[4] Entre 1997 et 2000, seul-es 8% des délégué-es, 7% des rapporteur-es et 4% des président-es aux réunions de l’Union internationale des télécommunications (UIT), agence de l’ONU qui a organisé les différentes éditions SMSI, étaient des femmes (Marcelle, 2005 : 231-252).

[5] Il n’existe pas d’études sur les propriétaires des entreprises de télécommunications, mais si l’on regarde les noms des propriétaires de chaque opérateur intervenant en Afrique, comme ailleurs, on peut voir que les membres des conseils d’administration sont majoritairement des hommes.

[6] Les violences de genre ont été définies sur la scène internationale comme résultant de tout acte « qui se traduit, ou presque, par des torts ou souffrances physiques, sexuels ou psychologiques infligés à des femmes, incluant les menaces de tels traitements, les actes de coercition ou les privations arbitraires de liberté, dans les sphères privée ou publique » (Protocole des Nations Unies pour l’élimination de toutes formes de discrimination contre les femmes). En Afrique du Sud et au Sénégal, on assiste à une inflation des violences urbaines, féminicides, viols, violences domestiques (Jewkes, Rachel & alii 2009, Agence de presse sénégalaise 2007).

[7] Gayatri Chakravorty Spivak décrit ces violences comme le résultat des messages qui sont véhiculés par les TIC, qui proviennent dans leur grande majorité de l’Occident et imposent une épistémologie occidentale.

[8] Cette terminologie est utilisée par les organisations interrogées dans le cadre de notre enquête afin de définir les femmes de classe défavorisée, en milieu rural ou urbain.

[9] Reportages audio, documentaires vidéo, livres…

[10] Depuis 1924, Nelspoort était conçue comme un hôpital et géré par le département de santé du gouvernement.

[11] La position de Thabo Mbeki, président en exercice de 1999 à 2008, qui a longtemps nié le lien entre VIH et sida, a refusé la prise en charge de traitements antirétroviraux, considérant qu’ils étaient « aussi dangereux que le sida », source Agence France-Presse, 24 octobre 2001.

[12] Un Rand vaut 80 centimes d’euro.

[13] J’ai fait partie de l’équipe de recherche.

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