La mondialisation numérique : terreau de l’aggravation des violences

violencesEn Afrique du Sud ou en Inde, les violences de genre catalysent toutes les pressions, internes et externes. Elles reflètent un déficit démocratique, hérité de l’histoire coloniale des pays, où l’appropriation du corps du dominé est la seule relation sociale possible. Aujourd’hui cette situation est aggravée par l’accélération produite par la société de l’information et ses outils, et les violences épistémiques qu’elle produit.

 

La violence, quelles que soient ses représentations et les nombreuses théories développées à son sujet, est destructrice. L’anthropologue française Françoise Héritier-Augé propose une définition : « Appelons violence toute contrainte de nature physique ou psychique susceptible d’entraîner la terreur, le déplacement, le malheur, la souffrance ou la mort d’un être animé ». Les violences de genre quant à elles ont été définies sur la scène internationale comme résultant de tout acte « qui se traduit, ou presque, par des torts ou souffrances physiques, sexuels ou psychologiques infligés à des femmes, incluant les menaces de tels traitements, les actes de coercition ou les privations arbitraires de liberté, dans les sphères privée ou publique » (Cedef 1979). Ces violences se manifestent par le viol, le harcèlement sexuel, les violences domestiques qui peuvent aller jusqu’à l’homicide ou le féminicide.

Paradoxalement, les mécanismes de violence, qui tentent d’enfermer les femmes et les filles dans des rôles de subordination, emmurent les hommes et les garçons dans leur identité masculine qui s’exprime sur des modes abusifs, incluant les viols en bande, ou viols collectifs (gang rape). Selon le psychologue clinicien sud-africain Lloyd Vogelman, les jeunes hommes ne prendraient pas de plaisir dans l’acte sexuel mais dans le fait de voir leurs camarades violer la femme qui refuse leurs avances (pratique du jack rolling ou tournante). Cette représentation de la masculinité alimente en tant que telle une exégèse des rapports de force sexués, les garçons éprouvant le besoin de se regrouper afin d’affirmer une force qu’ils auraient perdue individuellement. Les violences des hommes ou des garçons sur les femmes ou les filles révèlent alors les rôles sociaux respectivement dédiés aux uns et aux autres en tant que groupes. Elles cristallisent les identités différenciées de genre. D’où le terme de violences de genre.

Les violences, symptôme de déficience démocratique

Les violences de genre telles qu’elles s’expriment en Afrique du Sud ou en Inde sont institutionnalisées. Elles font écho à la situation de l’État, à forte domination masculine, en situation de crise tant interne qu’externe. Le corps des femmes sert de terrain à conquérir pour mieux affirmer une puissance en stabilité fragile. Son appropriation devient impérative dans l’équilibre des relations sociales. Les situations de violences sud-africaine ou indienne représente une sorte de cercles vicieux, dont aucun des protagonistes, dirigeants, opposants, contestataires, marginalisés, ne sauraient sortir. Dans ces pays, démocratie ne rime pas encore avec paix. L’inflation des viols et des féminicides interroge en effet un symptôme de déficience de l’exercice démocratique dans le seul sens où ils imposent un rapport de domination du violeur sur la violée, qui ne consent pas et à qui on ne demande pas son avis. Pourtant, comme le déplore la politologue britannique Carole Pateman, les théoriciens de la démocratie, tout en accordant une importance non négligeable à la notion de consentement, ne s’intéressent pas à la « structure des relations sexuelles entre les hommes et les femmes, et plus particulièrement au viol ». La sexualité ne serait dans ce cas pas politique. L’Afrique du Sud ou l’Inde démontrent le contraire.

Ensuite, la situation de violences exacerbées que connaissent ces pays révèle une forme de « régression » en matière d’égalité de genre. Comme l’explique le sociologue anglais Mike Brogden, ces hauts niveaux de criminalité et de violences, et surtout de viol, qui caractérisent en particulier l’Afrique du Sud, sont expliqués par l’héritage ségrégationniste, une « récolte » directe du régime d’apartheid, lui-même ayant institutionnalisé la violence, et ses pourfendeurs ayant utilisé à leur tour les mêmes armes, « une réponse violente ». La violence est une forme de socialisation, en particulier pour les Noirs. Elle serait devenue le seul mode de communication interpersonnelle. Selon l’historien américain Gary Kynoch, elle continue de constituer le seul moyen de résoudre des conflits entre les personnes. L’apprentissage de la pacification n’aurait pas encore commencé, d’autant que l’égalité des richesses n’est pas au rendez-vous et qu’elle est de fait retardée par la situation de crise globale et la mise en concurrence économique et hégémonique à l’échelle internationale. Les violences de genre représenteraient alors une forme de catalyseur de toutes les pressions auxquelles le pays est soumis, notamment en tant que « modèle de développement » du continent.

Les violences contre les lesbiennes : révélatrices d’impuissance

En Afrique du Sud, on constate par ailleurs une aggravation des violences ciblées contre les lesbiennes. Elles sont systématisées et internalisées par les hommes, en particulier ceux qui sont les moins en position de pouvoir. Ce phénomène traduit le besoin d’assurance de systèmes de pouvoir confrontés à des défis internationaux qui les dépassent ou les radicalisent. Le corps et la sexualité des homosexuelles jouent alors le rôle paradoxal d’épouvantail politique et de sujet d’excitation que jouait en son temps le corps des femmes esclaves tant auprès des colons, voire des administrations coloniales, que de leurs homologues masculins. La différence est le contexte géopolitique de l’époque contemporaine : les manifestations de ces stigmatisations se caractérisent par une situation de mondialisation des relations économiques et politiques et d’influences épistémiques occidentales et orientales à importance aléatoire mais fournie.

Les violences localisées contre les lesbiennes traduisent une attitude de réaction masculine, voire masculiniste, vis-à-vis d’un environnement international hégémonique, formant pression au plus haut niveau du pays comme dans son substrat social. Les responsabilités sont donc davantage partagées et demandent à être caractérisées à un niveau global plutôt que national.

Un contexte excessif, surabondant, accéléré

Dans les deux pays, et plus globalement, les violences de genre trahissent donc une situation de crise, à facettes multiples, où les rapports de force au niveau national/public se traduisent au niveau privé, dans les relations sexuelles entre hommes et femmes. Comme l’affirme Kate Millett, le personnel est bien politique. Le besoin exacerbé, visible ou invisible, performant ou inhibé, pour les hommes d’affirmer leur pouvoir sur les femmes, en particulier leurs femmes/épouses ou les lesbiennes, par la violence, révèle un déséquilibre social mais aussi démocratique. La prise de pouvoir individuel des hommes sur les femmes par la violence fait écho au déficit de droits « réels », au travail, à la terre, au logement, à la santé, lié à la situation aggravée du chômage, de la pauvreté et de l’écart des richesses.

Ce déséquilibre peut s’expliquer par l’accélération des échanges causée par la mondialisation. Avec la coexistence de la société de l’information et ses outils, les technologies de l’information et de la communication, depuis le début des années 1990, ces échanges se sont banalisés et multipliés. Ils concernent autant les transactions financières que le trafic humain ou la diffusion d’informations de presse, culturelles ou politiques, ou encore le transit de données virtuelles. Ces échanges sont aujourd’hui surabondants, excessifs, conçus dans l’immédiateté, ce qui forme un embouteillage des influences épistémiques. Les croisements d’informations sont tellement multiples et en profusion qu’ils produisent un jeu de concurrence entre ceux qui produisent l’information et ceux qui l’utilisent. Ce jeu transforme alors à son tour les relations sociales et de pouvoir.

La mondialisation « numérique » renforce les inégalités, les « dominants » ayant plus les temps et les espaces que les « subalternes » pour diffuser leurs savoirs et imposer leur vision des rapports sociaux. Plus globalement, ce nouveau contexte transforme les rapports de pouvoir. En particulier, dans les pays dits « émergents » tels que l’Afrique du Sud ou l’Inde où l’histoire des inégalités des rapports sociaux et des rapports de dominations tant de classe, de « race » que de genre continue à s’écrire, en transformant le quotidien, en rendant chaque urgence plus urgente et plus immédiate, chaque insécurité plus précaire, chaque obstacle plus difficile à franchir, ces accélération et surenchère ne font qu’accroître les violences de genre. Elles forment à leur tour violences de genre.

Décembre 2011

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  1. […] rapide de la société dite de l’information, produit autant que productrice de cette mondialisation. Ses outils, les technologies de l’information et de la communication, en permettant la […]



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