Le féminisme : l’art du dialogue et du travail avec d’autres

Né en France, Michel Warchavsky, militant anti-sioniste, a choisi de vivre en Israël et se livre à un exercice sociologico-historique. Des mouvements qu’il a investis, de la situation spécifique de la région, le tout avec le prisme du féminisme : « un mouvement annonciateur ». Il restera néanmoins sur la frontière, comme il l’a toujours choisi, ne se prononçant pas sur le lien entre violences conjugales et guerre.

« Le féminisme est un des premiers combats où le concept d’émancipation a été sectorialisé. Un mouvement annonciateur qui en a entraîné une série d’autres ». Michel Warchavsky est comme ça. Direct, clair, vindicatif. Il a l’habitude. Mikado, comme on l’appelle dans les milieux avertis, précise que ce combat représente une dimension particulière de l’émancipation ; il s’agit de se « libérer du patriarcat », et pour en être sûr, « il faut se battre en tant que femme ». Ces luttes vont même « provoquer l’éclatement du sujet révolutionnaire ». Rien moins que ça ! Mais tout cela est remis en perspective historique : ce mouvement coïncidait avec « la crise de l’idéologie socialiste ». Et puis, la réponse se précise, se contextualise : « en Israël, le féminisme représente le « premier » engagement politique, un mouvement qui permettait à des militants anti-sionistes d’agir avec d’autres ». En effet, au début des années 70, il émerge. Les yeux du militant brillent : « une véritable école – impressionnante ! – de comment on travaille avec d’autres ». Il existait des tas de « petits courants » dans lesquels les femmes étaient isolées. Cette lutte a fait exploser les frontières des groupuscules, en permettant de « gérer les divergences, de concilier les objectifs globaux et spécifiques ». Un hommage ? Non. Une certitude : « On se battait pour un monde meilleur, pour une révolution nécessaire à l’évolution humaine ». On ? Apparemment, les hommes et les femmes, ensemble.

Une ongénéïsation de la politique

Mais à l’évocation de cet « isme », le militant israélien n’utilise que l’imparfait. « L’engagement avec le féminisme n’existe plus, même si le féminisme existe encore, plus fort que jamais ». Un paradoxe ? Un certain sens de la réalité. Aujourd’hui, dans la société israélienne, les mouvements féministes ont cédé la place aux mouvements des femmes, celui des centres de recherche, de documentation, des lieux d’accueil… Certes fort utiles mais pas de ceux qui « ont eu un impact sur moi », révèle Michel Warchavsky. « Les mouvements de femmes dans les territoires étaient des mouvements de masse, liés à des partis politiques. Ceux-là n’existent plus ». Même si cette tendance est générale et globale, elle est « caricaturale » en Israël. Le militant anti-sioniste parle « d’ongénéïsation de la politique », avec un ton plutôt amer : « On connaît les bureaux – il accuse le mot -, des services aux femmes, pire à LA femme », une forme de professionnalisation, comme pour les droits humains. « Les mouvements populaires ont été remplacés par des bureaux », insiste-t-il. Quelle en est la responsabilité des mouvements eux-mêmes ? Mikado d’avouer tristement : « tous les mouvements politiques se sont emparés des problématiques féministes pour des programmes, y compris électoraux ». Tiens ! ça se précise…aussi, « les mouvements des femmes sont devenus des prestations de service ayant inventé des langages nouveaux ». « Pendant la première Intifada, dit-il, les mouvements se sont transformés en guichets. Je me suis dit « que fleurissent 1000 fleurs ! » ». Puis d’admettre « je me suis planté ». Belle démonstration. Honnête. Assez convaincante.

Dialoguer plutôt que porter la parole

Sur la question de la guerre, Michel Warchavsky est franc : « Il existe un élément où la façon « femme » de faire de la politique a eu un impact sur moi et m’a incité à approfondir, à gérer la frontière ». Nous y sommes. « Les initiatives prises par les femmes des deux « bords » se sont faites dans le dialogue, ce qui les propulse cinq ans en avance », et le militant sait de quoi il parle…lui qui a choisi de rester sur la frontière. « Ce n’est pas accidentel. Les femmes ont une autre écoute, une autre façon de communiquer avec l’autre ». Et d’ajouter : « Les femmes ne parlent pas au nom de la Nation. Elles ont une capacité à être beaucoup moins crispées et moins figées ». Mais cela ne se voit pas forcément… Les « hommes s’érigent en porte-parole. Ils portent la parole. Alors que les femmes font leur travail : les affiches, le secrétariat… ». De fait, elles occupent une place « sans prétention, ce qui représente un grand avantage ». Ce que Michel Warchavsky essaie de nous dire c’est que, du coup, les femmes sont moins dans la représentation, plus dans le dialogue : « Il n’existe pas de façade chez les femmes, elles ont moins peur d’exprimer leurs sentiments ». Un privilège génétique ? Certainement pas ! « Ceux qui racontent que le fait de faire des enfants les rend différentes, c’est du pipeau ! ». Ça a l’avantage d’être clair.

Violence conjugales et lutte pour la paix : une équation

Les territoires occupés connaissent depuis trois ans une aggravation constante des violences conjugales. Un lien avec la situation de conflit ? Pourquoi les femmes, en dernier ressort, sont-elles les ultimes victimes ? N’y aurait-il pas ici un lien de cause à effet qui font des femmes les frondeuses de la paix ? « En tant qu’homme, je ne suis pas capable de dire le rapport entre la lutte contre les violences et le combat politique. Je ne peux qu’en prendre acte. » Difficile. « Je ne les ai pas expérimentées ». Toujours le gage de l’honnêteté. Et de lâcher : « de toutes façons, elles sont plus pacifistes, parce que moins machistes ». Le militant nous prévient qu’il repart illico dans son pays par crainte du pire, en ce jour de déclaration de guerre, il nous laissera sur cette faim.

Joelle Palmieri – 20 mars 2003

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  1. […] Léo dépassé un cap. Celui qu’une autre génération a eu peine à franchir. Comme celle de Michel Warchavsky, fort sincère lui aussi, qui admet : « En tant qu’homme, je ne suis pas capable de dire le […]



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