Pratique, profondeur, radicalité

Miguel Benasayag est argentin et vit à Paris. Tout à la fois philosophe et psychanalyste, il s’intéresse aux nouvelles formes de radicalité, aux alternatives et pense que les femmes, et en particulier le féminisme, sont la clé de voûte de la déconstruction des sociétés capitalistes dans lesquelles nous vivons.

Dans son ouvrage « Parcours », Miguel Benasayag écrit que « le féminisme était une « série de faire, de projets » ». Était ? Du passé qu’est-il advenu ? « Aujourd’hui, c’est pareil », rassure-t-il. Alors d’où vient cette manie de ces militants des années 70 de parler du féminisme au passé ? On en reparlera. Ce qui caractérise le féminisme ? « Vivant, divers », ânonne le philosophe. A part ça ? Qu’est-ce donc que cette « série de faire » ? « Des pratiques concrètes, comme l’avortement, la parité, le droit à l’éducation pour toutes, la lutte pour que l’image des femmes soit différente de celle des prostituées… », répertorie le psychanalyste… ou le militant ? Difficile à cerner. Dans tous les cas, ce n’est pas une idéologie, un modèle qui soit proposé comme projet de société. C’est néanmoins, « un projet de changement social », affirme-t-il en ajoutant « par des changements concrets ». Serait-on sur la pente de la dichotomie entre ceux qui pensent et ceux (en l’occurrence celles) qui font ? Sans aucun doute, mais de la façon la plus assumée, la plus revendiquée. Car d’idéologie, point n’est question pour cet idéologue qui se refuse : « il n’existe pas d’idéologie dominante qui ne prenne pas corps dans l’homme – sans doute au sens grand h – y compris chez les femmes ». On l’aura compris, l’idéologie est une forme de domination qui imprègne tous nos comportements d’humains. A ce titre, on ne peut en défendre aucune. Cqfd.

Oppression et liberté

Alors comment faire ? Ou plutôt comment se défaire de ces stigmates qui nous collent à la peau ? C’est tout simple : « ça se déconstruit par des pratiques alternatives ». Pratiques. Retour à la case départ. Donc, cette déconstruction de l’individu, dominé, passe par « l’émancipation de la femme et de l’homme, par la libération des femmes de leur oppression, et par celles des hommes aussi ! ». On est en plein dans le rayon du philosophe : « tu ne peux pas être oppresseur sans être opprimé ». Et d’insister : « il n’existe pas d’oppresseur libre, parce qu’en tant qu’oppresseur, il a renoncé à sa liberté ». Dans ce cas, quid des échelles dans l’oppression ? Le patriarcat ne serait-il pas la forme la plus profonde et dominante des dominations ? Spontanément, l’intellectuel répond « non, pas d’échelle ». Puis, il se reprend. Les violences faites aux femmes représentent effectivement la forme de domination « la plus profonde, la plus répandue ». C’est d’ailleurs pour cela que « l’émancipation des femmes est porteuse de plus de changements profonds » et que « la lutte des femmes change la nature de notre société ». Et pour que le libertaire ajoute « plus que l’anti-capitalisme », c’est qu’il y a bien échelle ! « Le potentiel d’émancipation est plus fort. Le capitalisme n’est qu’une étape dans l’ordre économique, géographique, politique…qui n’a pas toujours existé. Alors que l’oppression des femmes, elle, existe depuis la nuit des temps ». Une déclaration de foi ? Plus une étape dans la réflexion.

Les luttes en Argentine : un bon exemple

D’ailleurs, cette réflexion, en particulier chez les militants (hommes), aurait-elle évolué depuis les années 70 ? Question qui inspire à Miguel Benasayag : « Le mouvement féministe actuel a du mal à relayer les luttes des beurettes. Dans les quartiers, chez les « sans », on ne voit jamais de représentantes féministes. » Cela répondrait-il à la question ? Il faut croire. « Le féminisme est une lutte d’actualité, la contradiction principale », enchaîne le militant. Et voici, qu’il repart de ses origines, avec empressement : « en Argentine, les luttes des femmes sont très puissantes. Paysannes, indigènes, mères, grand-mères descendent dans la rue. Même si elles ont du mal à assumer des revendications féministes, elles gagnent des places ». Ainsi, en moins de quarante ans, ce pays d’Amérique latine a connu une très grande avancée de la « condition des femmes » : « les jeunes filles sont très libres ». Malgré tout, le mouvement féministe a du mal à exister, alors qu’il constitue, selon le psychanalyste « la façon la moins bête de lutter ». Prenant pour exemple les Mères de la Place de Mai, il explique : « elles ont un courage incroyable, mais elles font des bêtises ». Dont acte.

La nouvelle radicalité entre les mains des femmes

Néanmoins, pour rester en Argentine, Miguel Benasayag explique qu’on risque aujourd’hui sa vie, ou tout du moins l’emprisonnement, à créer des centres d’avortement. Cela crée des conditions de luttes pratiques, senties, vécues. Et puis, avec le fascisme, les Argentin-es ont connu la mort, la torture, « une profondeur qui anime la lutte et qui fait toute la différence ». Point question de représentation ou de représentativité. Par exemple, « dans le nouveau guevarisme, il va de soi que comme les femmes organisent tout, c’est elles qui sont à la tribune ». La question de la parité n’est même pas à l’ordre du jour. Ainsi, « on retrouve, dans la nouvelle radicalité, plus de femmes, alors qu’à l’extrême-gauche, il n’y a que des hommes », assène le libertaire. « Les mecs aiment mesurer qu’ils pissent plus loin », alors ils se proclament représentants. Début d’un règlement de compte en bonne et dûe forme. Les « sans » sexistes ? « Pas plus que l’extrême-gauche, qui donne des cours bêtifiants sur des formes féministes, qui affiche un féminisme de façade ! ». Et de continuer : « les Sans, c’est plus bordélique. Il n’existe pas de représentation officielle », ce qui, en fait, laisse plus de place aux femmes. Et Babar, et Jean-Claude Amara ? Pas des mecs ça ? Mais le philosophe ne se défile pas : « parce que les femmes sont moins dans la représentation classique – c’est ça qui m’intéresse – elles vivent autrement, elles ne pensent pas autrement ». Et le psychanalyste s’emballe : « la seule chose qui compte c’est ce que les gens font, pas ce qu’ils pensent ». Et il insiste : « quand on fait, on sait ». Fin du cours sur les séries pratiques.

Joelle Palmieri – 23 mars 2003

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