Sénégal, Afrique du Sud : institutionnalisation du genre et dépolitisation des luttes des femmes, un héritage de la colonisation

IMG_503_3En Afrique du Sud et au Sénégal, une série de mécanismes d’intégration du genre ont été mis en place dans les politiques publiques des États. Ces mécanismes s’inscrivent davantage dans une dynamique politique de remise en cause de la division de classe ou de « race », voire coloniale, au détriment de la division sexuelle. Il est alors intéressant de montrer en quoi ce choix a façonné l’histoire et les actions politiques des organisations de femmes ou féministes de ces deux pays.

Afin de surseoir aux injonctions des institutions internationales ou de rester dans une dialectique de luttes de « race » ou de classe, plus ou moins explicite, les deux États ont, depuis la fin de la colonisation, entretenu et alimenté des divisions entre organisations de femmes ou féminines et organisations féministes. Les premières ont globalement vocation à attester la volonté desdits États à faire la « promotion de la condition de la femme » alors que les deuxièmes affichent une ambition politique, celle du changement social à tous les niveaux.

Au Sénégal, cette tendance se traduit très rapidement par la création d’un féminisme d’État[1] qui n’a de féministe que l’affichage politique de la volonté gouvernementale de respecter les ordres du jour égalitaires internationaux et de faire face aux crises économiques, principalement agricoles. Elle se révèle par la signature gouvernementale de textes de référence, notamment depuis la Conférence mondiale des femmes à Pékin en 1995. Au fond, elle n’entache pas le rôle socialement alloué aux Sénégalaises par les dirigeants du pays : celui de mères de la Nation. Elle confirme leur positionnement paternaliste : les dirigeants de l’État se placent en protecteurs désintéressés du pays ayant autorité naturelle à guider leurs concitoyens, moins avancés qu’eux, en demande, en situation de mineurs civiques. Cette approche a des conséquences directes sur les représentations par les organisations de femmes, toutes tendances confondues, de l’appareil politique sénégalais. D’un côté, cet appareil politique a globalement perdu en légitimité. De l’autre côté, compte-tenu de la structure du pouvoir en place, il éloigne davantage les organisations de femmes de la prise de décision, celles-ci se polarisant sur les questions économiques.

En Afrique du Sud, l’ambiguïté entre féminisme et antiféminisme[2] est constitutive de l’État postapartheid. Le féminisme est d’emblée soupçonné de façonner les divisions au sein de l’œuvre de libération nationale. Les votes des lois pour l’égalité entre les genres, très nombreux, ne sont considérés que comme des conséquences de toutes les autres initiatives politiques portant sur l’arrêt des discriminations de « race » ou de classe et ne remettent pas en cause le rôle de « membre auxiliaire » des femmes de la libération. Ils ne sont pas structurants de la nouvelle démocratie. La différence avec le Sénégal se mesure à la contre-offensive des féministes locales, et notamment des féministes noires, qui prennent pour assise leur vie quotidienne pour remettre en cause le sexisme quotidien, y compris de leurs « camarades » et le patriarcat bien ancré dans la société ségréguée d’Afrique du Sud. Néanmoins, dix-neuf ans plus tard, un trouble s’est installé, qui, avec l’institutionnalisation du genre, enjoint les organisations de femmes à davantage se focaliser sur les divisions de classe ou de « race ». L’hypothèse s’impose alors que l’institutionnalisation du genre a en partie rempli son rôle, celui de dépolitiser les luttes de femmes.

Une histoire coloniale

En Afrique du Sud, les mécanismes et déclarations de politiques générales sur le genre confirment une institutionnalisation du genre[3], institutionnalisation héritée, comme naturellement de la lutte de libération nationale – pendant laquelle des militantes féministes ont œuvré pour inscrire l’égalité de genre et ses mécanismes d’intégration à l’ordre du jour de la construction de la nouvelle démocratie en 1994. Depuis 1994, l’État sud-africain traite davantage les femmes comme destinataires d’une politique gouvernementale que comme actrices de la construction du nouvel État. Cette tendance est d’autant plus exacerbée que les dirigeants privilégient les questions de classe et de « race » à celles de la division sexuelle[4]. Cette institutionnalisation est parallèlement héritée de la Conférence mondiale des femmes de Pékin en 1995.

Au Sénégal également, l’intégration du genre dans les politiques publiques est largement due depuis l’indépendance aux revendications des organisations féminines ou féministes couplées aux effets de la Conférence mondiale des femmes de Pékin. Par exemple, si évolution il y a dans les chiffres de représentation des femmes en politique, elle est fortement liée à cette rencontre internationale pour laquelle le gouvernement avait officiellement produit un « Rapport national sur les femmes, lutte pour l’égalité, le développement et la paix », dans lequel il reconnaissait que « la représentation des femmes, à l’issue des élections de 1990, demeure tout à fait dérisoire : 7,92% de l’ensemble des élus locaux du Sénégal » et que « cette marginalisation des femmes, au sein des partis politiques, accrédite la thèse selon laquelle ces dernières sont utilisées, avant tout, comme masse de manœuvre électorale ».

Cette conjonction de dates et d’événements majeurs a provoqué un précipité global de bonnes intentions nationales en matière d’égalité hommes/femmes, appuyées tant par des organismes comme l’ONU que les institutions financières internationales comme la Banque mondiale, le Fonds monétaire international… auquel ni l’Afrique du Sud ni le Sénégal n’ont échappé. Depuis ces conférences et les conventions qui en sont issues, les organisations internationales se montrent sensibles aux alertes exprimées par les femmes et utilisent ces alertes pour mieux faire pression sur les pays endettés ou géostratégiques. Les organisations internationales demandent aux États qui ont ratifié des protocoles en faveur de l’égalité hommes/femmes des rapports réguliers sur l’avancée de sa mise en œuvre. Des évaluations sont produites et publiées, notamment par le Comité d’évaluation de la Convention pour l’élimination des discriminations à l’égard des femmes (CEDEF – CEDAW en anglais)[5]. De leur côté, les institutions financières internationales conditionnent leur aide financière à la prise en compte du genre dans les politiques publiques des différents pays[6]. D’un côté, les conditions de financements de ces institutions représentent une forme d’ingérence dans les politiques publiques des États et de l’autre côté, sans ces financements, les projets des organisations en faveur de l’intégration du genre ne pourraient voir le jour.

Distinguer organisations féminines et féministes

Dans le contexte africain, l’importance de la différenciation entre organisations « féminines » et « féministes » s’impose[7]. Les premières englobent tout ce qui a trait à la mise en application de l’aboutissement de l’agitation des deuxièmes, qui se battent généralement par l’acte politique pour l’éradication des discriminations liées à la division sexuelle (patriarcat) et pour la liberté ou l’autonomie des personnes, hommes ou femmes. Un des meilleurs exemples de la différence entre les deux types d’organisations, tant dans l’action que dans les impacts, est celui de la loi contre les mutilations génitales féminines (MGF) adoptée au Sénégal en 1999 par le Parlement, mettant davantage l’accent sur l’« affection portant atteinte à la santé de la mère et de l’enfant » que sur l’atteinte aux droits des femmes à disposer de leur corps. Cette loi correspond davantage à une revendication féminine que féministe.

En Afrique du Sud et au Sénégal, cette dichotomie entre féminin et féministe s’est révélée avec la naissance récente des États. Selon Catherine Coquery-Vidrovitch, depuis les indépendances, les lois, les discours politiques, l’activité des partis sont majoritairement restés entre les mains d’hommes[8], ce qui permet de qualifier le lieu et l’épistème de ces discours et activités comme situés dans le domaine masculin. Dans ces États républicains, hérités de la colonisation, puis de l’apartheid pour l’Afrique du Sud, l’action politique demeure un privilège réservé aux hommes, sans pour autant que cela soit effectif. Ce privilège est néanmoins ambigu d’autant que le contexte de mondialisation réclame chaque jour davantage de compétitivité, de flexibilité, d’exemplarité. Les États entretiennent des pressions politiques, économiques et idéologiques internationales, entre eux, entre eux et les organisations internationales, entre eux et les organismes privés. En particulier, le contexte de crise et de dégradation économique a une influence directe sur la création d’organisations dites féminines par les partis au pouvoir[9]. Ils entendent ainsi montrer leur bonne volonté mais aussi tentent de réguler les impacts de ces pressions au niveau local, par organisations de femmes interposées.

Aussi, afin d’agir sur le politique, les femmes, quelles que soient leur « race » ou leur classe, doivent se créer des espaces spécifiques, toujours en marge de l’officiel, c’est-à-dire des partis, mais le plus souvent en soutien du pouvoir. Les sujets de discrimination aussi variés que l’accès à la terre, au crédit, aux soins ou aux technologies, l’accès aux places de prise de décision politique, le droit à la contraception, à l’avortement, l’autorité parentale conjointe, la scolarisation des filles, la polygamie, les violences sexuelles, les mutilations génitales féminines, les impacts de genre de la pandémie du sida et l’augmentation des écarts de richesse liés à la libéralisation des échanges économiques, sont discutés et élaborés au sein des organisations de femmes et non des partis politiques, même progressistes[10]. Comme le précise Fatou Sow pour le cas du Sénégal, « les partis n’incluent que du bout des lèvres ces revendications féminines contre l’application des lois coraniques »[11], par exemple. Les sujets de mobilisation des organisations de femmes sont instrumentalisés par les partis, en tant qu’argument repoussoir des théories intégristes religieuses ou éventuellement libérales et hégémoniques occidentales. L’effort politique des militantes africaines n’est jamais récompensé ni reconnu, y compris pendant et après les luttes de libération.

De la libération paternaliste sénégalaise au féminisme d’État

À l’indépendance du Sénégal, en 1960, Léopold Sédar Senghor, tout en affichant son souhait de garder des liens paisibles avec les Occidentaux, s’engage vers la construction d’un État postcolonial socialiste. Il adjoint à son dessein l’ambition de créer une culture associative nationaliste, c’est-à-dire dédiée au projet national, pour laquelle les femmes forment piliers en tant que mères de la Nation. Il fait implanter sur tout le territoire sénégalais des Foyers Féminins, gérés par les militantes du parti (l’Union progressiste sénégalaise – UPS), qui organisent les Sénégalaises en milieu rural. Selon l’expression du premier président sénégalais, cette mobilisation permet aux femmes d’accéder « à l’éducation civique familiale, sanitaire, en somme, aux attributs nécessaires à la formation et au perfectionnement de leurs qualités d’épouse, de mère, de productrice, de citoyenne »[12]. Sans aucune ambiguïté, son discours vise les femmes en tant que re-productrices, gardiennes des foyers sénégalais. Lors de l’inauguration du Centre national d’enseignement technique féminin à Dakar, au début des années 1960, il fait la promotion de « l’art ménager », garant de la « civilisation » et d’une bonne gestion de l’État, et en confie la tâche à toutes les femmes du pays :

« De quoi s’agit-il ? Il s’agit de former des maîtresses d’enseignement ménager. Elles auront pour profession, je dis pour mission, d’enseigner l’art ménager, de former des épouses et des mères. En d’autres termes, de rendre à notre planification son sens et son efficacité. La production est faite pour l’homme, qui n’est vraiment homme que rendu à sa vocation, qui est de vivre à son foyer, dans sa famille. Il s’agit d’apprendre, à la femme sénégalaise, l’emploi rationnel et, partant, efficace de l’argent gagné des produits achetés par le ménage ; de lui apprendre, encore une fois rationnellement, les humbles travaux qui sont la base de toute civilisation digne de ce nom ; aménager un logement suivant la fonction de chaque pièce, préparer le budget mensuel, faire le marché quotidien, nettoyer la maison et faire la cuisine, laver et repasser, tailler et coudre et ravauder. Que de gaspillages dans les foyers sénégalais ; que d’aliments jetés à la poubelle, qu’on pourrait faire réchauffer, que de vêtements perdus parce que non raccommodés ! Que de nez qui coulent, que de mains sales chez les enfants. Si l’on répandait, dans nos campagnes, l’usage du savon et du mouchoir, si l’on apprenait, à nos paysans, à construire des lieux d’aisance, on diminuerait la mortalité de moitié. Et cela ne coûterait presque rien à l’État »[13].

À lire cette leçon de civisme de Léopold Sédar Senghor, on comprend qu’il ne remet pas en cause les fondements du patriarcat. Il affirme sa perception des Sénégalaises en tant que mères, épouses, mineures à éduquer et non comme citoyennes à part entière et à égalité avec les hommes. Selon Katy Cissé, il considère « la femme sénégalaise […] inculte, dépensière, et dont l’éducation est gage de l’équilibre des hommes et des foyers »[14]. Le positionnement paternaliste du libérateur le pousse à mettre le Conseil national des femmes de l’UPS sous tutelle d’un homme et de deux adjoints, masculins, nommés par le Congrès.

Dans un même élan, le gouvernement de Senghor crée des Sociétés régionales de développement rural (SRDR) afin de coordonner les « débats » de la population paysanne locale. Ces SRDR, en relation avec les coopératives agricoles, sont composées exclusivement de chefs d’exploitations masculins. Ainsi, seuls les hommes peuvent débattre des politiques à mener tout en bénéficiant des moyens de production, ceux-ci – les semences, l’engrais, le matériel agricole – étant exclusivement distribués par les coopératives[15]. Les femmes ne jouissent pas du droit à la propriété foncière et n’ont aucun pouvoir de décision. Elles sont considérées comme des « partenaires économiques », sans plus de droits. Elles ne participent pas aux assemblées et leur avis n’est pas pris en compte. Leur sort et leur statut sont subordonnés à celui des hommes, au travers des instances de développement rural. Comme le souligne Mame Arame Soumare, « L’association paysanne à but productif était donc une affaire d’homme, jusque dans les années 1980 »[16]. Ce modèle participatif est défavorable aux femmes rurales.

En effet, depuis son accession au pouvoir, Senghor entend organiser les femmes, pour leur bien et celui de la Nation, le tout sous sa surveillance ou celle d’hommes qu’il nomme. Fatou Sow insiste sur l’instrumentalisation nationaliste des femmes et le lien entre appropriation du corps des femmes et affirmation du pouvoir :

« Les femmes ont été à la fois sujets et objets des projet nationalistes [et] elles ont été, dans le même temps, réifiées, comme symboles de l’identité nationale, comme objets de compétition entre groupes (colonisés/colonisateurs par exemple) dont le contrôle des femmes, de leur corps, de leur sexualité et de leur fécondité est une manière de signifier la domination et d’en jouir. »[17]

Aussi, pendant la présidence Senghor, de 1960 à 1980, des femmes vont-elles intégrer les sphères du pouvoir, dans des ministères généralement associés aux femmes – l’Action sociale, la Condition de la femme, la Promotion humaine… – très progressivement et toujours en nombre limité. Au moment du vote du Code de la famille, en 1972, une seule femme siégeait au Parlement, et cela depuis 1963.

Dans les années 1970, des mouvements féministes, dont Yewwu Yewwi[18], émergent malgré tout mais se déclarent d’emblée apolitiques. Ils se soustraient ainsi de la sphère du pouvoir. En 1977, la Fédération des associations féminines du Sénégal (FAFS), tout en restant liée à l’État, avance quelques nouvelles revendications. C’est à partir de 1981, sous la présidence d’Abdou Diouf, ancien Premier ministre, qu’un féminisme d’État apparaît[19] : le nouveau président entend poser ses marques et se différencier de la quête de la reconnaissance de la « négritude »[20] de son prédécesseur, par l’intermédiaire de la promotion officielle des femmes. Il s’appuie lui aussi sur des mouvements de femmes, qu’il téléguide. Il crée la Fédération nationale des groupements de promotion féminine. Ces organisations deviennent les piliers de la nouvelle politique de développement du président et le terreau d’un féminisme des années 1990, soutenu politiquement et financièrement par les organisations internationales (BIT, PNUD, Fonds des Nations Unies pour la Population…), dans le cadre du suivi de la Conférence de Pékin, ce qui n’est pas sans valoriser l’action politique du chef d’État.

Avec le temps, la situation agricole se détériore et les solutions apportées par les associations de femmes rurales naissantes s’avèrent officieusement les bienvenues par les pouvoirs publics. En effet, de 1968 à 1988, la sécheresse sévit dans les pays du Sahel et la Politique d’ajustement structurel du secteur agricole (PASA), imposée par les institutions financières internationales, dans le but de créer plus de compétitivité, se traduit par un désengagement de l’État et une responsabilisation exponentielle des populations paysannes. La « Politique de population » adoptée par le gouvernement sénégalais en 1988 est alors centrée sur la maîtrise de la croissance démographique et la question des déséquilibres régionaux. L’apport des femmes est officiellement considéré par le gouvernement comme négligeable[21] car perçu par ses protagonistes comme trop économique et politique pour elles.

À travers les Groupements de promotion féminine (GPF), l’État et les Organisations non gouvernementales (ONG) visant les groupes dits défavorisés, identifiés selon eux comme les jeunes et les femmes, commencent à utiliser les paysannes comme dynamiseurs d’un secteur en déclin. Créés essentiellement entre 1991 et 1998, les GPF, comme les Groupements d’intérêt économique (GIE), permettent ainsi aux femmes rurales, particulièrement touchées par la montée de la pauvreté, de disposer d’un espace où leurs savoir-faire, leurs capacités productives, les richesses qu’elles créent, les valorisent. De fait, elles augmentent à elles seules le niveau de vie sur leur territoire, en créant des richesses et des emplois, y compris masculins[22]. Elles viennent en discuter lors des assemblées sous la supervision des agents d’encadrement rural mais leur contribution reste marginale. Aussi, à travers ces organisations qui se disent féminines, les femmes sont politiquement propulsées aux niveaux institutionnel, économique et décisionnel, tout en restant dirigées par des équipes masculines.

En 2007, le président Abdoulaye Wade ouvre les portes des forces armées du pays aux femmes par la formation de contingents de cinquante filles dans la gendarmerie[23]. Cette « féminisation » de l’armée, comme aime à la qualifier le successeur de Diouf, va se prolonger en 2008 par le recrutement de 300 « militaires du rang » de sexe féminin. Le président en exercice entend montrer selon ses propres termes « un symbole important » dans les progrès vers l’intégration du genre en ajoutant sa signature – « les femmes ont leur place dans tous les secteurs d’activités de la nation »[24] –, ce qui le détache en partie de ses prédécesseurs. Tout en affichant un discours progressiste en termes de genre, Abdoulaye Wade utilise les portes de l’armée afin de transformer ses paroles en actes. Ce choix, loin d’être neutre, a pour ambition de satisfaire toutes les parties, partis politiques, chefs religieux, organisations de femmes, sans prendre de grands risques sur le terrain de l’égalité de genre. En effet, en renforçant les forces armées, c’est-à-dire en optant pour la piste militaire, il sublime sa vision de la place des femmes, qui se doivent de rester sous l’autorité d’un ordre, dirigé par des hommes, qui leur est supérieur.

Plus récemment, le Plan d’orientation pour le développement économique et social 1996-2001 (IXe Plan) mentionne la nécessité « de libérer le potentiel productif des femmes, en prenant des mesures spécifiques leur donnant accès au capital, aux ressources, à la terre, à la technologie, à l’information, à l’assistance technique et à la formation ». Cette nécessité était déjà mentionnée dans le Plan d’action national pour le Sénégal soumis à la Conférence de Pékin en 1995, la relation « femme-économie-élimination de la pauvreté » étant libellée comme priorité de premier rang.

Aussi, les successeurs de Léopold Sédar Senghor, tout en se démarquant volontairement les uns des autres, lui emboîtent-ils le pas jusqu’à créer un féminisme d’État, qui sera ensuite mis sous surveillance des grandes institutions internationales.

À l’origine, le concept de féminisme d’État, tel qu’il a été analysé et développé par Gary Goertz et Amy Mazur, était défini comme tel : « toute action des agences de mise en œuvre des politiques pour les femmes qui inclut les revendications des mouvements des femmes et de ses acteurs au sein de l’État afin de produire des résultats féministes à la fois sur les processus politiques, sur les impacts sociétaux ou les deux »[25]. La définition appliquée au Sénégal ne décrit pas des stratégies convergentes entre politiques publiques et mouvements des femmes ou féministes mais plutôt l’appropriation par l’État des politiques de « promotion de la condition féminine », ce qui se rapproche davantage de ce que les deux politologues regroupent sous une définition qu’ils ont eux-mêmes corrigée (relativement aux pays d’Amérique du Nord et d’Europe de l’Ouest) : « les mécanismes et les agences de mise en œuvre de politiques pour les femmes sont devenus des agences de l’État, à tous les niveaux du gouvernement – national, régional ou local – ou des types d’organes (élus, nommés, administratifs, ou juridiques) à qui la responsabilité de promouvoir l’avancement des femmes et l’égalité de genre a été officiellement confiée »[26]. Tous les présidents sénégalais entendent promouvoir et contrôler les mouvements féminins (et non féministes) sur leur territoire, y compris en essayant la piste militaire, et ne pas laisser de place aux revendications féministes. De cette manière, ils prennent une assurance sur la paix sociale (sous-traitance de la gestion du bien commun) qu’ils mettent entre les mains des femmes via le contrôle de ces organisations féminines, tout en gardant la propriété de leurs corps en tant que productrices et nourricières des générations futures.

Parallèlement, l’État sénégalais a su, depuis l’indépendance, développer une rhétorique sexiste ostensible, ce qui manifestement a des effets repoussoirs sur les organisations de femmes ou féministes. La relecture des discours de Léopold Sédar Senghor est à ce titre très éclairante :

« On s’étonne de l’instabilité de nos foyers, de la fréquence des divorces dans notre pays. Rien d’étonnant si le mari ne trouve pas, chez lui, l’ordre et la propreté de son bureau. Si la femme est plus préoccupée de ses boubous et de ses bijoux que de ses enfants, si elle ne sait pas coudre un bouton ou cirer des chaussures ? Si la poupée n’ouvre la bouche que pour réclamer de l’argent »[27].

Le mot « poupée » est grotesque. Mais grâce à son emploi, on comprend mieux les enjeux de cette société néocoloniale, héritée de la colonisation française, une des rares qui ne connaît pas complètement une situation de conflit armé sur le continent[28]. S’organisent et se tissent les liens entre les concepts de mariage, de culture, de religion, de droits. Les valeurs ethniques locales et les besoins d’assujettissement des colons français ont contracté un bon mariage qui a enfanté une hiérarchisation naturelle structurée entre Sénégalais et Sénégalaises. Par leur rôle de re-production des esclaves, puis des forces de travail des exploitations coloniales, et aujourd’hui de porteuses de la Nation, les femmes, prises dans leur ensemble, occupent la sphère privée, sans jamais pouvoir y déroger. Les hommes quant à eux, de par leur rôle de chef, doivent incarner cet ordre et le rendre visible, jusqu’à le défendre. Cette fonction ne peut s’exercer qu’en dehors du cercle intime sous peine d’être totalement inutile et inefficace.

En fait, le foyer, le ménage, est le lieu où les enjeux sociaux les plus cruciaux se jouent, sans que cela ne soit visible. À partir de ce noyau, hérité des relations de pouvoir entre dominés/dominants, esclaves/esclavagistes, colonisés/colons, d’autres pressions peuvent aisément faire leur entrée en scène et interpréter une partition encore plus ordonnée, normée et légiférée.

La relation entre organisations féminines et État patriarcal ne saurait d’ailleurs plus aujourd’hui être remise en question, d’autant qu’elle est représentée comme le pilier de sortie de crise et de survie d’une société en déclin économique. La nécessité institutionnelle de la part des pouvoirs publics de s’allier avec les organisations de femmes est désormais cantonnée à des secteurs comme l’économie au détriment de ce qui touche à la sphère privée, dont la gestion de la famille ou du foyer forme le cœur. Cette contradiction implicite – l’économie peut à la fois être publique et privée (famille/foyer) et ces deux facettes sont gérées de façon formellement distincte par les pouvoirs publics – crée une forme d’épine dorsale sur laquelle les deux parties, État et organisations de femmes, cheminent, le plus souvent ensemble. Cette contradiction forme danger. À tout moment, les organisations de femmes risquent de retomber dans le négligeable, pour peu que la situation économique nationale s’améliore, leurs initiatives réquisitionnées par le pouvoir. Inversement l’État en organisant cette relation avec les organisations de femmes sur le terrain économique risque de se retrouver confronté à cette question de la gestion du foyer, lieu invisible de pouvoir des femmes.

Plus les femmes créent des structures autonomes, en parallèle mais en soutien latent des systèmes de pouvoir, plus elles s’éloignent des lieux de décision[29]. Et l’enjeu de la présence là où les décisions se prennent ne semble pas être mesuré à sa juste valeur par les principales intéressées. En visant l’efficacité, les organisations de femmes sénégalaises perdent paradoxalement en stratégie car leurs luttes viennent alimenter la rhétorique politique du pouvoir sans qu’elles en soient remerciées. En revanche, elles servent volontiers d’alibi aux pouvoirs publics. Comme le souligne Katy Cissé à propos de la place des organisations de femmes sénégalaises, « il ne s’agit pas d’une présence efficiente et productrice d’effets positifs mais d’une “présence absence” qui n’est le plus souvent qu’un alibi de représentation »[30]. Cette relation de « présence absence » se mesure à son inefficacité tant politique qu’économique. D’un côté, face aux plans d’ajustement structurel, la mobilisation des GIE par exemple n’a pu faire le poids et n’a pu efficacement lutter contre la pauvreté. De l’autre, les organisations de femmes font peu le lien entre le politique et l’économie ou le négligent[31].

D’ailleurs, la majorité des représentantes des organisations de femmes se situent dans l’image d’une politique par procuration, représentative, plutôt que dans une politique participative, où le citoyen a non seulement son mot à dire mais peut agir. Elles expriment la critique d’une politique politicienne, qui n’est pas là pour « aider » les populations. Apparaissent les mots « transparence », « légalité »… autant de mots qui ne seraient pas traduits dans la réalité. Cette politique est décrite comme un « champ de bataille », le lieu de « jeux politiques », où tout le monde veut créer son propre parti (il y en a plus d’une centaine), où les uns passent leur temps à « poignarder » les autres et inversement, un « conflit » entre partis au pouvoir et dans l’opposition, des batailles de personnes, autant de facteurs qui sont considérés comme non paisible et non profitable à l’ensemble de la société sénégalaise. Certaines traduisent cette situation comme la conséquence du fait que « tout le monde veut diriger quelque chose ». D’autres précisent que le pays vit un « blocage », tant au niveau des institutions que dans toutes les instances politiques et s’inquiète de la lenteur de l’opposition qui a du mal à se structurer, considérée comme « éparpillée », qui n’arrive pas à régler ses propres problèmes internes de « leadership ». D’autres encore parlent d’instabilité et de crise institutionnelle, caractérisée par de nombreux remaniements ministériels qui empêchent le suivi des affaires publiques. Beaucoup s’auto-excluent spontanément du processus politique et ne situent pas leurs actions, quelles qu’elles soient, personnelles ou collectives, au niveau politique national. La majorité se place non seulement dans un en dehors mais également dans une position sinon de victime impuissante, au moins détachée.

Une ambiguïté de genre et un antiféminisme fondateurs de la politique post-apartheid

En Afrique du Sud, en 1992, des militantes féministes créent la Coalition nationale des femmes d’Afrique du Sud. Cet organisme, composé de cinquante-quatre groupes de Sud-Africaines, a pour but l’égalité des droits devant la loi et des opportunités[32]. Cette organisation fait immédiatement institution au sens où elle intègre un système d’organisation adopté et soutenu par les pouvoirs publics. Dans la nouvelle constitution du pays, l’article de loi 108 de 1996 est promulgué et est inclus dans la « Déclaration de droits » (Bill of Rights). Le chapitre 2, section 9 (3) de cet acte déclare que « L’État ne peut injustement discriminer quiconque, directement ou indirectement, pour aucune raison, y compris la race, le genre, le sexe, la grossesse, le statut marital, l’origine ethnique ou sociale, la couleur, l’orientation sexuelle, l’âge, le handicap, la religion, la conscience, la croyance, la culture, la langue ou la naissance »[33]. Notons ici au passage l’équivalence des concepts de « race », genre et sexe, d’âge, d’orientation sexuelle, de croyance… avec la grossesse. Cette mention indique l’importance donnée au statut de mère au moment de la constitution, les militantes anti-apartheid étant davantage considérées comme « mères de la révolution » que comme « révolutionnaires »[34].

Néanmoins, le vote des différentes lois sur l’égalité, des lois antidiscriminatoires et de la politique de discrimination positive (affirmative action) depuis 1993 bénéficie aux femmes et, dans une certaine mesure, aide à améliorer le processus d’intégration des femmes dans des professions précédemment occupées massivement par des hommes[35].

Pendant la lutte de libération nationale, parler d’inégalités de genre est pourtant taxé de divisionnisme[36] par les dirigeants de l’ANC. Ces derniers interprètent cette rhétorique comme facteur de risque politique et de division des acteurs de la transformation politique en cours. En effet, le pouvoir sud-africain postapartheid oriente prioritairement les militants et le gouvernement sur des problématiques de classe et de « race » et prête moins d’attention aux questions de genre. De fait, les femmes sont davantage considérées comme « destinataires d’une politique gouvernementale et non comme actrices de la construction de nouveaux États »[37]. La prise en compte des égalités de genre est alors traitée par les pouvoirs publics comme la conséquence de toutes les autres législations vers une réelle justice. Ce choix politique, est largement porté par de nombreux militants anticolonialistes qui voient dans toute forme de revendication spécifiquement « féminine » et plus encore le féminisme une forme d’impérialisme culturel, sous-entendu importé du « Nord », donc des colonisateurs. Cette notion d’impérialisme culturel est plus globalement inscrite dans le marxisme, moteur de l’action de l’ANC, très empreint d’universalisme abstrait. En effet, l’« école » universaliste considère que l’égalité hommes/femmes se réglera en même temps que la démocratie, par voie de conséquence. Elle ne prend pas en compte de dimension sexuée de la citoyenneté, de son exercice, et de la relation entre l’individu et l’État. Les droits et les devoirs du citoyen seraient les mêmes que le citoyen soit homme ou femme et dans tous les cas l’identité sexuelle du citoyen ne serait pas en jeu.

Aussi, la transition vers une démocratie libérale occulte le rôle des mouvements de femmes[38], concentrée qu’elle est sur les actions des élites[39], tant et si bien que les femmes participent peu à la table de négociation multipartite qui a lieu en 1992 préparant le projet de constitution.

Pour autant, des militantes noires investissent de nouvelles formes d’organisations politiques. Comme le souligne Portia Lewis, à l’époque de l’interdiction de tous les partis politiques africains (années 1970), l’action politique vient des townships noirs où des organisations civiques se créent et des femmes y participent massivement[40]. Leur entrée en politique se fait par l’intermédiaire de trois organisations féminines régionales entre 1981 et 1984 : la United Women’s Organisation, la Federation of Transvaal Women et la Natal Organisation of Women. Par ailleurs, les femmes investissent massivement les syndicats, où leur proportion joue dans l’équilibre des débats internes. Loin d’ignorer la critique des systèmes capitaliste et d’apartheid, elles ajoutent la composante de division de sexe, en évoquant tout simplement la réalité de leur vie quotidienne (double journée, interdiction par le mari de participer à une réunion, salaires plus faibles…) et du statut inférieur qui leur est conféré y compris parmi les « camarades ».

Comme dans toute la région, des femmes noires s’engagent dans les luttes anticoloniales en donnant davantage de sens politique à leurs actions[41]. Elles entendent devenir des sujets autonomes, ayant conscience de leurs droits et devoirs, conditions qui les mettent en situation de demander autant protections qu’obligations à l’État[42]. Aussi, la dynamique entretenue par les féministes noires représente un saut intellectuel et politique important en termes de formulation d’une « épistémologie de gauche » plus inclusive. De plus, des femmes noires peuvent ainsi, pour la première fois dans l’histoire africaine, se confronter à l’État en tant que personnes ayant, du simple fait de leur appartenance aux sociétés indépendantes, des droits et des devoirs, non uniquement basés sur leur statut de « race », de classe ou de position sociale[43].

Toutefois les femmes dans leur ensemble restent considérées par le pouvoir postapartheid comme « membres auxiliaires » de la Nation, re-productrices d’enfants – pour la révolution – et en particulier de garçons, et n’entrent pas à égalité dans les institutions du pouvoir. Cette inégalité révèle une constante du nationalisme, essentiellement attaché à l’affirmation d’une identité politique plutôt qu’aux réformes sociales.

Des féministes sud-africaines ébauchent très tôt cette analyse. Dans les années 1990, partout dans le monde, la différence entre les sexes commence à être considérée comme socialement construite (les « rapports sociaux de sexe »[44]), ne s’arrêtant pas à des considérations biologiques (le différentialisme)[45]. Aussi certaines militantes sud-africaines, et en particulier les protagonistes de l’African Gender Institute[46] ou de la revue Speak, amorcent l’intégration de ces différences théoriques dans leurs revendications. « Les changements structurels dans la vie des femmes, de nouveaux schémas de participation dans l’éducation et le travail, une organisation domestique transformée, etc. contribuent à leur offrir de nouvelles possibilités de contester les inégalités sexuelles existantes dans de nombreux domaines », précise Gay Seidman[47]. Parallèlement, cette mouvance est accompagnée d’une réflexion théorique locale qui perdure. En effet, selon la sociologue sud-africaine, l’Afrique du Sud est au centre d’un débat fondamental du féminisme : l’universalisme versus revendication identitaire[48]. Ce débat dépasse largement les frontières locales puisque, en particulier au Sénégal, cette tendance à universaliser les questions de genre est explicitement appropriée par les pouvoirs publics nationaux comme les institutions internationales afin de faire barrage à des perspectives féministes dont l’objet est d’isoler les manifestations traditionalistes ou religieuses et d’interroger les identités de genre comme facteur de politisation des actions.

En 1994, les mouvements féministes, dans l’enthousiasme de la prise en compte des revendications d’autres mouvements sociaux, réussissent à faire adopter par l’ANC la Women’s Charter for Effective Equality (Charte des femmes pour une réelle égalité)[49], où elles abordent tous les domaines, de la politique à l’économie, en passant par les droits élémentaires et la protection vis-à-vis des violences sexuelles. Paradoxalement, cette charte enterre la question des inégalités de genre, laissant croire qu’elle est définitivement réglée par la libération nationale[50]. Par ailleurs, la réaction du pouvoir contre l’entrée des femmes dans le domaine public est instantanée et sans compromis dans les années qui suivent immédiatement l’indépendance[51]. Les hommes noirs plaident pour la « redomestication » des femmes qui ont été actives en tant que combattantes contre le régime d’apartheid, cherchant à réhabiliter une culture nationale où l’asservissement des femmes est central.

Patricia McFadden considère à ce titre que les hommes noirs de toutes classes ont toujours été préférés aux femmes par le même patriarcat qui a facilité le privilège raciste et institutionnalisé des hommes blancs. Elle ajoute que l’utilisation de l’hétérosexualité comme mécanisme de pouvoir et de contrôle sur les femmes et sur quelques hommes, n’est pas uniquement une caractéristique des sociétés patriarcales, mais reflète également le traumatisme sexuel associé à l’esclavage[52]. Les négriers brutalisaient sexuellement les Africains dans le but d’exterminer leur identité. Les Africains ne font que répéter la division des privilèges et l’enfermement des identités, dans une Afrique mâle, où les femmes seraient des sœurs, épouses, mères ou filles des hommes qui incarnent l’histoire, l’actualité et le futur du continent. Les organisations de femmes ou féministes déclencheraient la crainte de la « perte de revendications patriarcales masculines », autrement dit la mise en danger du « sexe masculin »[53]. Ces revendications sont essentiellement reproduites et rendues « naturelles par le biais de notions et pratiques dépassées de la masculinité et de l’hétérosexisme »[54].

Même si Gay Seidman précise qu’« en cherchant à s’assurer que les femmes seraient nettement représentées dans les nouvelles instances décisionnelles et que les nouvelles institutions prendraient clairement en compte la question des genres lors de l’élaboration et de la mise en place de politiques spécifiques, les féministes espèrent parvenir à intégrer le souci de s’attaquer à l’inégalité des femmes dans les structures-mêmes du nouvel État »[55], la réalité contemporaine de l’État différencié selon les sexes ne peut être contestée. Les citoyens des différents genres n’ont pas le même rapport avec l’État.

Pourtant, et davantage aujourd’hui depuis l’élection de Jacob Zuma, l’État s’adresse sciemment aux citoyens de manière indifférenciée, universaliste, comme un ensemble sans contraste, unifié[56], ce qui renforce les inégalités sexuelles puisqu’il les ignore.

À ce propos, parmi les organisations de femmes ou féministes, certaines dénoncent les inégalités entre hommes et femmes dans la représentation au sein des mouvements, la représentation masculine du corps des femmes et les violences de la société sud-africaine. La majorité développe une rhétorique qui compare davantage les femmes entre elles, faisant glisser la question de la situation des femmes dans la société dans laquelle ils vivent vers des questions de classe, explicitement spécifiées (les pauvres, les riches, les rurales, les banlieues…), et de « race » (les blanches, les noires, les métisses, les différentes ethnies…), non dites mais implicitement présentes. Ce positionnement, conscient ou inconscient, illustre le contexte national et l’héritage des luttes de libération nationale qui font passer les luttes des femmes après les grands combats politiques[57] ou la lutte des classes[58]. Ces organisations confortent la tendance gouvernementale vers l’uniformisation des citoyens, hommes ou femmes, en tant qu’ils appartiennent à une classe ou à une « race », et non à un genre.

En Afrique du Sud et au Sénégal, les conséquences de l’institutionnalisation de genre sur la construction politique des organisations de femmes ou féministes se mesure différemment. On repère deux stigmates : la dépolitisation au sens classique, c’est-à-dire l’éloignement des instances du pouvoir des mobilisations de ces organisations au Sénégal, et le choix de privilégier les divisions de classe et de « race » à la division sexuelle en Afrique du Sud. Ces stigmates sont distincts et ont pourtant un point commun : celui d’écarter ces organisations des deux pays d’un imaginaire ou d’une conception de la politique par le bas. En quelques années, elles ont orienté à la baisse des pans entiers de mobilisation politique, ce qui est aujourd’hui accentué par les concentration, compétition, demande de flexibilité, requis par l’environnement mondialisé desdites organisations comme des États.

Il est alors pertinent de souligner le lien entre cette nouvelle situation, l’institutionnalisation des TIC et le rôle de la « société de l’information ». En participant du système croissant de vision par le haut de la participation politique, notamment des femmes, de plus prises comme un tout homogène, le tout dans un contexte d’accélération des échanges et de prolifération d’informations sous toutes leurs formes, la « société de l’information » entraine les organisations de femmes ou féministes à encore davantage prioriser leurs choix d’action politique selon des critères financiers, institutionnels mais aussi étatiques. En cela, elle renforce le phénomène de dépolitisation de leurs actions. En dégroupant virtuel et réel, genre et TIC, ces organisations alimentent le système de hiérarchisation de l’action politique.

Joelle Palmieri – avril 2013


[1] Cissé, Katy 2002, La revendication politique et citoyenne comme réponse à la marginalisation des femmes dans le développement : le cas du Sénégal, 13 p., p. 12, <http://www.codesria.org/IMG/pdf/ CISSE.pdf >, consulté le 9 novembre 2012.

[2] L’historienne française Christine Bard définit l’antiféminisme comme une idéologie explicitement dirigée contre l’égalité hommes/femmes et les revendications féministes, et ouvertement « favorable à la femme ». Bard, Christine (dir.) 1999, Un siècle d’antiféminisme, Paris : Fayard, 481 p.

[3] Bastian, Sunil & Luckham, Robin 2003, Can democracy be designed?: the politics of institutional choice in conflict-torn societies, Londres : Zed Books, 336 p.; Seidman, Gay 1999, « Gendered Citizenship: South Africa’s Democratic Transition and the Construction of a Gendered State », Gender and Society, XIII (3), juin 1999, p. 287-307.

[4] Adam, Heribert & Moodley, Kogila 1993, The negociated revolution: Society and politics in post-apartheid South Africa, Johannesbourg : Jonathan Ball Publishers/University of California Press, 277 p.; Adler, Glenn, Webster, Eddie 1995, « Challenging transition theory: The labor movement, radical reform and transition to democracy », South Africa, Politics and Society, XXIII (1), p. 75-106; Marx, Anthony 1992, Lessons of struggle: South African internal opposition, 1960-1990, New York : Oxford University Press, 384 p.; Van Zyl Slabbert, Frederick 1992, The quest for democracy: South Africa in transition, Londres : Penguin Books, 107 p.

[5] ONU, Division for the Advancement of Women, <http://www.un.org/womenwatch/daw/cedaw/ reports.htm>, consulté le 9 avril 2010.

[6] Du 29 novembre au 2 décembre 2008, se tenait à Doha au Qatar la Conférence des Nations Unies sur le financement du développement. A mi-parcours de la réalisation des « Objectifs du Millénaire pour le développement » (OMD), ce sommet avait pour objectif d’évaluer la mise en œuvre des engagements en six volets pris lors du « Consensus de Monterrey » en mars 2002. Dans le financement des OMD, est incluse l’intégration transversale de genre. Peu d’avancement a été constaté.

[7] Sow, Fatou 2007, Politiques néolibérales et alternatives féministes : l’apport des mouvements de femmes en Afrique, Laboratoire SEDET, CNRS, Université Paris Diderot (France), 11 p., < http://www.feministes-radicales.org/wp-content/uploads/2010/11/Politiques-néolibérales-alternatives-féministes.pdf&gt;, consulté le 8 novembre 2012.

[8] Coquery-Vidrovitch, Catherine 1997, « Histoire des Femmes d’Afrique », Clio, n° 6, Femmes d’Afrique, <http://clio.revues.org/index373.html&gt;, consulté le 30 mars 2010.

[9] Ibid.

[10] Sow, Fatou 2007, Politiques néolibérales et alternatives féministes : l’apport des mouvements de femmes en Afrique, op. cit.

[11] Ibid.

[12] Cissé, Katy 2002, La revendication politique et citoyenne comme réponse à la marginalisation des femmes dans le développement : le cas du Sénégal, 13 p., p. 7, <http://www2.cccb.org/transcrip/ urbanitats/mons/pdf/Cisse.pdf>, consulté le 25 mars 2010.

[13] Ibid. : 8.

[14] Ibid. : 8.

[15] Soumare, Mame Arame 2001, La montée du mouvement associatif comme facteur d’équilibrage des rapports de genre. Étude de cas au Sénégal, contribution au Colloque international Genre, population et développement en Afrique, organisé par UEPA/UAPS, INED, ENSEA, IFORD les 16-21 juillet 2001, Abidjan, 15 p., p. 3, <http://www.ined.fr/coll_abidjan/publis/pdf/session4/ soumare.pdf>, consulté le 25 mai 2008.

[16] Ibid. : 3.

[17] Sow, Fatou 1997, « Les femmes, le sexe de l’État et les enjeux du politique : l’exemple de la régionalisation au Sénégal », Clio, n° 6, Femmes d’Afrique, <http://clio.revues.org/index379.html&gt;, consulté le 30 mars 2010.

[18] Kane, Hawa 2008, Émergence d’un mouvement féministe au Sénégal : le cas du Yewwu-Yewwi PLF, mémoire de maîtrise, Dakar : Université Cheikh Anta Diop, Faculté des lettres et sciences humaines, <http://www.sengenre-ucad.org/test2/docs/memoirs_finaux/Hawa_Kane.pdf&gt;, consulté le 27 mars 2008.

[19] Cissé, Katy 2002, La revendication politique et citoyenne comme réponse à la marginalisation des femmes dans le développement : le cas du Sénégal, op.cit. : 12.

[20] Ce concept est créé par l’intellectuel martiniquais Aimé Césaire : « La Négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture ». A partir de cette idée, Léopold Senghor, en donne une nouvelle définition et en fait le vecteur de son engagement socialiste tout en gardant des relations rapprochées avec les Occidentaux : « La Négritude, c’est l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir, telles qu’elles s’expriment dans la vie, les institutions et les œuvres des Noirs. Je dis que c’est là une réalité : un nœud de réalités ». Césaire, Aimé 2001 [1936], Cahier d’un retour au pays natal, Paris : Présence africaine, 93 p. ; Senghor, Léopold Sédar 1964, Négritude et humanisme, Paris : Le Seuil, 448 p., p. 9.

[21] Soumare, Mame Arame 2001, La montée du mouvement associatif comme facteur d’équilibrage des rapports de genre. Étude de cas au Sénégal, op. cit.

[22] Ibid. : 5.

[23] APS, novembre 2007, La féminisation des forces armées se fera sans « heurter » les considérations religieuses, <http://www.seneweb.com/news/elections2007/article.php?artid=13144&gt;, consulté le 26 mars 2010.

[24] Ibid.

[25] Goertz, Gary & Mazur, Amy G. 2008, Politics, Gender and Concepts – Theory and Methodology, Cambridge University Press, 226 p., p. 244-270.

[26] Ibid. 

[27] Cissé, Katy 2002, La revendication politique et citoyenne comme réponse à la marginalisation des femmes dans le développement : le cas du Sénégal, 13 p., p. 8, <http://www2.cccb.org/transcrip/ urbanitats/mons/pdf/Cisse.pdf>, consulté le 25 mars 2010.

[28] Le conflit en Casamance reste sourd mais bien présent.

[29] Op. cit. : 13.

[30] Op. cit. : 12.

[31] Des mouvements radicaux mais marginaux revendiquent néanmoins l’égalité des droits entre hommes et femmes. Leur terrain de prédilection s’appuie sur le code de la famille, duquel ils rejettent les lois sur le mariage et l’héritage. En parallèle, le Conseil sénégalais des femmes (COSEF) se réapproprie la scène politique et de concert avec d’autres organisations de femmes obtient la loi d’interdiction de l’excision (1999), la réforme de la loi fiscale (2001) et la loi sur la parité (2012).

[32] Mufweba, Yolanda 2003, « Families who choose Home school », Saturday Star, 22 février, The American School Board Journal, 182 p., p. 34-36.

[33] Morrison, Cherita J. 2004, « Towards Gender Equality in South African Policing », in Mesko, Gorazd, Pagon, Milan & Dobovsek, Bojan (dir.), Policing in Central and Eastern Europe: Dilemmas of Contemporary Criminal Justice, Faculty of Criminal Justice, University of Maribor, Slovenia, p. 238-244.

[34] Meer, Shamin 1998, Women speak: Reflections on our struggles 1982-1987, Le Cap : Kwela Books & Oxfam GB, en association avec Speak, 167 p., p. 80.

[35] Nel, Francisca & Bezuidenhout, Jan 1995, Human rights for the police, Le Cap : Juta, 303 p.

[36] Lewis, Portia 2007, Participation et représentation des femmes : les cas du Rwanda et de l’Afrique du Sud, IEP Bordeaux, mémoire de Master Gouvernance des institutions et des organisations politiques, 96 p., p. 3, <http://www.genreenaction.net/IMG/pdf/FAITmemoire_revision_21.pdf&gt;, consulté le 28 mars 2008.

[37] Seidman, Gay 1999, « Gendered Citizenship: South Africa’s Democratic Transition and the Construction of a Gendered State », Gender and Society, XIII (3), juin 1999, p. 287-307.

[38] Hassim Shireen 2006, ‪Women’s organizations and democracy in South Africa: contesting authority, Madison: University of Wisconsin Press, 370 p.

[39] Waylen, Georgina 2004, What can the South African transition tell us about gender and democratization?, Centre for Advancement of Women in Politics School of Politics, Belfast: Queens University Belfast, 21 p., p. 15, <http://www.qub.ac.uk/cawp/research/Waylen.pdf&gt;, consulté le 25 mars 2010.

[40] Lewis, Portia 2007, Participation et représentation des femmes : les cas du Rwanda et de l’Afrique du Sud, op. cit, p. 44.

[41] McFadden, Patricia 2005, « Becoming Postcolonial: African Women Changing the Meaning of Citizenship », Meridians: feminism, race, transnational’s, VI (1), p. 1-18.

[42] Patricia McFadden précise néanmoins qu’alors que cet engagement des femmes pendant les luttes pour l’indépendance contre les patriarcats africains et européens se reflète largement dans l’historiographie de la région, les intellectuels de gauche les plus radicaux (la plupart des hommes blancs) n’ont pas jugé digne de le mentionner. La référence la plus proche qui en est faite dans les textes historiques et politiques sur la résistance de l’Afrique australe est celle des mères des grands hommes ou des prostituées.

[43] L’État colonial a auparavant refusé de reconnaître l’existence-même des femmes noires en tant que personnes, en les reléguant à leur rôle de gardiennes et de surveillantes permanentes des hommes, au sein de ce qui était nommé les « familles africaines ».

[44] Kergoat, Danièle 2000, « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », in Hirata, Helena & alii (dir.) 2000, Dictionnaire critique du féminisme, Paris : PUF, (2e édition augmentée 2004), 315 p., p. 35-44.

[45] Je n’exposerai pas ici les différents courants qui traversent la théorie féministe et les grands segments qui la composent (universalisme, différentialisme, postmodernisme…). De la même façon, je n’aborderai pas les débats épistémologiques et politiques qui traversent le concept de genre, originellement anglophone, ni celui de rapports sociaux de sexe ou d’intersectionnalité. Je m’appuierai sur la définition des rapports sociaux de sexe donnée par la sociologue française Danièle Kergoat dans le Dictionnaire critique du féminisme : « Hommes et femmes sont bien autre chose qu’une collection – ou que deux collections – d’individus biologiquement distincts. Ils forment deux groupes sociaux qui sont engagés dans un rapport social spécifique : les rapports sociaux de sexe ».

[46] African Gender Institute, <http://web.uct.ac.za/org/agi/index.html&gt;, consulté le 7 avril 2010.

[47] Seidman, Gay 2000, « La transition démocratique en Afrique du Sud : construction d’une nouvelle nation et genre de l’État », Clio, n° 12/2000, Le genre de la nation, <http://clio.revues.org/ document190.html>, consulté le 19 avril 2010.

[48] Ibid.

[49] Women’s Charter for Effective Equality, <http://www.kznhealth.gov.za/womenscharter.pdf&gt;, consulté le 26 mars 2010.

[50] Hassim Shireen 2006, ‪Women’s organizations and democracy in South Africa: contesting authority, op. cit.

[51] McFadden, Patricia 2005, « Becoming Postcolonial: African Women Changing the Meaning of Citizenship », op. cit.

[52] McFadden, Patricia 1996, « Democracy: a gendered relation of power – Problems of creating a feminist African culture », LolaPress 6, <http://www.lolapress.org/index/authors.htm&gt;, consulté le 30 mars 2010.

[53] McFadden, Patricia 2000, Issues of Gender and Development from an African Feminist Perspective, contribution présentée en l’honneur de Dame Nita Barrow, au Centre des Études en Genre et développement, University of the West Indies, Bridgetown, Barbados, novembre 2000, <http://www.escueladefeminismo.org/spip.php?article153&gt;, consulté le 30 mars 2010.

[54] Ibid.

[55] Seidman, Gay 2000, « La transition démocratique en Afrique du Sud : construction d’une nouvelle nation et genre de l’État », Clio, n° 12/2000, Le genre de la nation, <http://clio.revues.org/ document190.html>, consulté le 19 avril 2010.

[56] Mueller-Hirth, Natascha 2010, After the rainbow nation: Jacob Zuma, charismatic leadership and national identities in Post-Polokwane South Africa, Department of Sociology Goldsmiths, Université de Londres, 16 p., <http://www2.lse.ac.uk/researchAndExpertise/units/ASEN/Conference/conference papers2010/Natasha_Mueller.pdf>, consulté le 28 mars 2008.

[57] Cohen, Yolande & Andrew, Caroline 1987, Femmes et contre-pouvoirs, Québec : Boréal, 244 p.

[58] Delphy, Christine 1998, L’ennemi principal : 1. Économie politique du patriarcat, Paris : Syllepse, 294 p.

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