Institutionnalisation du genre : bases de la dépolitisation du concept de genre

IMG_2521Compte-tenu des mécanismes de l’institutionnalisation du genre en Afrique du Sud et au Sénégal et de ses conséquences différenciées sur les modalités d’intervention dans la sphère publique des organisations de femmes ou féministes aux niveaux local ou global, il apparaît important d’identifier les mécanismes politiques qui ont permis cette institutionnalisation. Des Sommets onusiens aux conditions affichées par les institutions financières internationales à propos des aides au développement, les organisations de femmes ou féministes se retrouvent en position d’alliance ou de rupture. La financiarisation de l’intégration du genre dans les politiques publiques au niveau local infléchit largement les prises de position politiques desdites organisations ainsi que leurs terrains de revendication. Globalement, les militantes jugent les avancées en termes d’égalité de genre maigres, l’État privilégiant le discours aux actes.

Cette base de négociation politique incessante, existante depuis la modernisation des deux États, coïncide par ailleurs avec l’apogée de la « société de l’information ». L’idéologie binaire véhiculée par cette nouvelle structure des relations sociales mondialisées – à l’image de la structuration des données qu’elle transporte, 0 ou 1 – se reflète immanquablement sur les représentations des relations de pouvoir : économie versus politique, social versus politique, droits versus luttes, victimes versus acteurs… autant de binômes qui ne sont ni interchangeables ni objets de mélange. On soupçonne alors que l’institutionnalisation du genre est venue se calquer sur la société numérique, qu’elle en emprunte la binarité, c’est-à-dire qu’elle est basée sur un système fonctionnant selon des algorithmes réels et symboliques traitant des données ne pouvant prendre que deux valeurs, zéro ou un, et qu’elle inclut l’ensemble des paradoxes de ce système.

Les effets politiques de l’institutionnalisation de genre

L’institutionnalisation de genre impose de fait une dialectique des droits (des femmes – position défensive), inhibant celle de leurs luttes (position offensive), c’est-à-dire qu’elle éloigne les organisations de femmes du pouvoir et de la décision politique (analyse des relations de pouvoir versus réponse aux injonctions du pouvoir en place). Comme le souligne Jane Bennett, directrice de l’African Gender Institute à propos de l’Afrique du Sud, cette logique peut entrainer une situation qualifiée de « quasi-schizophrène ». Elle précise : « il existe, par exemple, des outils juridiques puissants sur l’égalité des chances et contre la discrimination, mais la réalité quotidienne est que le chômage, la précarisation croissante du travail et les fermetures d’usines signifient que le discours démocratique reste un “mensonge” »[1]. Le genre trouve ici une fonction latente qui consiste à valoriser le discours sur les droits des femmes (légaliste) au détriment de la lutte (revendicatif) pour rendre ces droits effectifs. Cet exercice de balancement entre fonctions explicites et latentes d’un système social a souvent permis d’occulter les questions sociales essentielles qui consistent à détourner les personnes du rôle social de leur choix[2]. Le concept de genre tel qu’il est alors utilisé est tronqué de ses fondements théoriques féministes et se réduit à sa définition institutionnelle : l’égalité des droits entre hommes et femmes.

Les exemples sénégalais et sud-africains permettent d’analyser ces effets politiques collatéraux de l’institutionnalisation du genre. En identifiant les nouveaux rapports de pouvoir générés par les mécanismes nationaux de promotion de l’égalité de genre dans les deux pays, il est possible de rompre avec l’évidence qui consisterait communément à croire que, comme l’appareillage législatif (l’institué) existe, l’égalité existe. Dans le sillon de René Lourau, il est important de se demander si « le simulacre de réalisation du projet initial accompagne forcément l’échec de ce projet »[3], le projet étant ici la promotion de l’égalité de genre. L’évidence selon laquelle le genre tel qu’il est géré ou intégré par les pouvoirs publics (l’institutionnalisation) interrogerait les rapports de pouvoir selon les mêmes prismes d’analyse des dominations que la théorie féministe (l’instituant) demande à être remise en cause. Ainsi, les questions entourant la prise de parole, la victimisation, la subjectivité, le pouvoir, le regard, les silences, la connaissance et la Nation, ont souvent été abordées dans la théorie féministe africaine, mais semblent nécessiter un complément d’investigation[4]. Un des marqueurs étudié est la théorie féministe sud-africaine qui connaît un croisement entre disparition définitive sous l’idéologie antiraciste – qui a cimenté la lutte de libération nationale – et formes de radicalité ou d’innovation uniques au monde.

En effet, des mécanismes nationaux pour l’intégration de l’égalité entre les hommes et les femmes dans les politiques publiques ont bien été créés dans les deux pays[5]. Mais, leur effectivité comme leur étendue sont, suivant les pays, plus ou moins flagrantes. Elles s’évaluent notamment à leur confrontation avec la réalité quotidienne qui pour chacun des pays est marquée par une augmentation et une accélération des violences contre les femmes, une paupérisation des femmes et des inégalités sociales très prégnantes. D’ailleurs ces constats se mesurent aux résultats obtenus et à l’analyse de l’origine de ces mécanismes. Ont-ils émergé de la seule volonté de l’État ou ont-ils été impulsés par des mouvements sociaux ? Si oui lesquels et dans quelles conditions ? Ces questions appellent des réponses variées.

Au Sénégal, Fatou Ndiaye Turpin, après avoir rappelé que les Sénégalaises sont sous « dominance des hommes », insiste sur les acquis de la Conférence de Pékin. Selon elle, cette rencontre internationale a permis au pays de se doter d’un « environnement juridique qui est très favorable à la femme » et aux organisations de femmes d’organiser des campagnes de sensibilisation pour que les femmes connaissent mieux leurs droits, malgré des « poches de résistance » tenaces. Elle évoque néanmoins la difficulté de « déconstruire une construction sociale ». Fatou Diop met les acquis des femmes au crédit du « mouvement associatif féminin qui est de plus en plus revendicatif en termes de droits, […] des activistes, des féministes ». Elle cite notamment la réforme récente du code de la famille qui accorde « le droit à l’égalité sur la fiscalité entre les hommes et les femmes, [ce qui signifie] que la femme salariée a aujourd’hui la possibilité de prendre en charge sa famille ». Fatou Sarr Sow estime pour sa part qu’il y a une « tendance, un volontarisme politique pour réduire les disparités sur le principe ». Elle donne l’exemple récent de l’accès des femmes à l’armée. Elle reconnaît qu’il y avait « certains bastions qui demeuraient bastions des hommes qui sont en train de tomber du fait d’une volonté politique ». Elle développe un argumentaire contraire à l’idée de changement réel et de récente égalité « dans la pratique ». Elle estime qu’il existe encore une « très grande différence » entre les femmes et les hommes dans les « instances de décision », notoirement due aux écarts entre garçons et filles dans « l’accès à la connaissance » : « il y a une disparité très large qui s’explique par l’histoire ». Fatou étaie son affirmation sur la base d’une étude qu’elle est en train de mener sur le « profil différentiel de l’emploi et du travail ». Elle ajoute : « quant à l’accès aux ressources, c’est la même logique ; les femmes n’ont que 14% des terres, quand on regarde le cheptel, nous avons les chiffres qui montrent les disparités dans les différents secteurs ». Ce en quoi elle s’accorde avec Maréme Cisse Thiam qui pense que la « notion du genre est maintenant assez développée dans nos stratégies, dans notre façon de concevoir les choses, mais il faut dire qu’il y a un grand décalage avec la réalité ». Binta Sarr reconnaît des « avancées significatives, dans le domaine du droit » et estime que le Sénégal présente un environnement juridique favorable à la « promotion économique, sociale et culturelle des femmes », avec l’existence de textes de loi, la signature par le Sénégal de la plupart des conventions internationales. Elle déplore en revanche la faible « effectivité des droits ». Myriam considère, sans la nommer comme telle, que l’intégration du genre est une affaire entre les mains des populations et est une « bataille de longue durée, parce qu’il faudra changer les mentalités », ce qui demande de repartir de la base, de « l’éducation-même des enfants, [afin de] faire comprendre à un garçon, qu’il est l’égal de sa sœur ». Par contraste elle insiste sur son rejet d’une « parité de façade » et affirme préférer parler de « parité positive et productive » pour laquelle l’égalité quantitative entre hommes et femmes est dépassée par une égalité qualitative où « les femmes doivent vraiment avoir la qualification qu’il faut ».

Il est impressionnant de noter à quel point ces militantes sénégalaises se représentent ces mécanismes d’égalité de genre comme extérieurs. Elles ne se présentent pas comme étant leurs promoteurs mais plutôt leurs observateurs. Leurs clients en somme. Peut-être cette posture leur permet-elle de constater l’écart entre bonnes intentions, existence de cadres juridiques et effectivité dans la vie quotidienne.

Ce constat est corroboré par d’autres militantes d’ONG ou de réseaux de femmes ou féministes sénégalaises qui s’accordent pour reconnaître, comme Marianne Coulibaly, responsable de la section défense et appui des femmes du Réseau africain pour le développement intégré (RADI), et actuelle secrétaire générale du Syndicat des professionnels de l’information et de la communication du Sénégal (SYNPICS), que « sur le plan de la théorie, le droit sénégalais est apparemment juste avec les femmes » et que des « avancées significatives » existent même si l’ensemble reste « dérisoire »[6]. Parmi les avancées, les dispositions permettant à une femme salariée de prendre en charge son époux en termes de protection sanitaire et de fiscalité, l’ouverture de certains corps militaires et paramilitaires tels que la douane et la gendarmerie aux femmes, et la possibilité nouvelle pour les femmes d’occuper des postes de responsabilité au plan syndical sans autorisation préalable du mari, sont notées[7]. Ces bonds en avant sont néanmoins considérés comme faibles, notamment à cause des personnels judiciaires qui, soit n’appliquent pas les sanctions prévues par la législation en matière d’atteinte aux droits des femmes, soit sont incompétents.

De fait, malgré les déclarations nationales et internationales de levée des discriminations en direction des femmes, on peut affirmer que l’État sénégalais entérine ou renforce, par législations et programmes interposés, des inégalités liées au sexe, incrustées au cœur de sa culture et du politique, notamment en raison des influences des autorités religieuses qui considèrent les droits des femmes comme « anti-culturels et antireligieux »[8]. Fatou Sow va plus loin et affirme : « Une bonne part des discours culturels et religieux contemporains sont des discours d’empêchement et d’enfermement des femmes, de leur soumission à un ordre culturel et religieux qu’aucun homme ne s’impose »[9].

En Afrique du Sud, les représentations sont de ce point de vue très tranchées. Liesl Theron fait référence à la campagne pour la parité au Parlement, dite « 50/50 », et considère qu’elle importe peu car ne reflète pas la situation des femmes « dans les rues, chez elles, dans les banlieues, au sein des communautés ». Mercia Andrews estime que l’Afrique du Sud a mis en place toutes sortes de « mécanismes de genre, au sein du gouvernement, de l’État, toutes sortes de clauses d’égalité, des commissions genre, l’intégration transversale de genre (gender mainstreaming), les budgets genrés, le droit à l’avortement, une législation sur le mariage coutumier… », et reste formelle sur le fait que tous ces instruments émanent de l’État, sont constitutionnels. Ils n’ont aucune réalité « sociétale » et « culturelle ». Ils n’ont pas été portés par les femmes elles-mêmes ou leurs mouvements, si bien que tout peut « disparaître facilement ». Elle précise que le mouvement des femmes de l’Afrique du Sud « n’a jamais été féministe ». Il se caractérise par la lutte pour les droits élémentaires, qui se trouvaient être les mêmes que celui des hommes. Les « problèmes » des femmes ont souvent été « mis à l’ombre des principaux combats politiques ». Les théories, « idéologies et méthodologies féministes » étaient considérées comme « réservées aux Blanches, ou maintenant aux Noires intellectuelles ou des classes moyennes ». Bien sûr, les femmes de la « base » et des classes ouvrières ont pris part à ces luttes féministes, mais n’ont jamais placé le besoin de créer un mouvement féministe en tête de l’ordre du jour. Par exemple, « le mouvement ouvrier a connu une grande campagne autour de l’accès aux garderies, aux congés maternité… ». Mais en aucun cas, ces campagnes ne se sont assurées que des femmes étaient en position de prise de décision (« leadership ») dans les syndicats. Le « syndicat des travailleurs du textile et du vêtement, qui représente des milliers de femmes, a toujours connu un homme au poste de Secrétaire général ». « La bureaucratie a toujours été masculine », ajoute-t-elle.

La campagne de Jacob Zuma durant les élections de 2009 vient couronner cette tendance globale et en donne un tournant spécifique. Lors de ces élections, les partis politiques ont courtisé leur électorat en employant de nouvelles stratégies de campagne. Celle menée par Jacob Zuma a placé les questions de genre et de sexualité au centre du discours. Elle les a en quelques sortes détournées en le mettant personnellement en position de « victime » d’un système législatif oppressif (en référence à toutes les poursuites dont il avait fait l’objet notamment son procès pour viol)[10]. La manœuvre politique visait l’auto-identification de l’homme sud-africain de « base », pauvre, noir, des townships, malmené par la vague féministe, dans l’expression « normale » de sa sexualité[11]. L’homme politique a notamment lancé la campagne 100% Zulu Boy où il a ouvertement manifesté son engagement pour un retour à des valeurs traditionnelles africaines[12], sous-entendu favorables à la manifestation du pouvoir de l’homme sur la femme.

Ces observations informent sur le fait que, en Afrique du Sud et au Sénégal, ceux qui font les lois sur le genre (les partis au pouvoir) sont les mêmes qui réhabilitent un néo-traditionalisme africain ou s’accommodent de l’immixtion des discours religieux. Cette contradiction alimente un flou politique puisque les deux volets – institutionnalisation du genre et revendication non contestable du retour aux valeurs traditionnelles et religieuses – s’exercent de concert, publiquement et sans ambiguïté. De plus les impacts de cette contradiction sont différenciés selon les populations. Il semblerait que les « femmes rurales sont plus désavantagées » et exclues, tout autant que les femmes des banlieues. En outre, les pratiques traditionnelles atteignent davantage certains groupes qui génèrent une oppression de soumission des femmes. Les droits, quand ils existent, ne sont pas les mêmes pour tous. La démocratie est à ce titre interrogée. La contradiction dont il est question ici reflète alors une volonté affirmée de transversaliser le genre, c’est-à-dire de l’intégrer dans tous les domaines de d’intervention nationale – discours législatif –, pour mieux enfouir le patriarcat derrière l’image d’une représentation démocratique – discours populaire.

Aussi, la présence massive de femmes au Parlement en Afrique du Sud par exemple n’infléchit pas encore la tendance, comme si l’exercice du pouvoir par davantage de femmes ne formait pas une assurance sur l’application des différents mécanismes votés et mis en place. L’effort politique se situe donc au-delà des questions des quotas ou de parité politiques. Il demande de la part des institutions une concertation et un investissement importants dans l’appareil d’État (formation des fonctionnaires d’État, budgets genrés, mise en application des lois…) qui ne sont pas à l’ordre du jour.

Parité : discours et législation à l’image des politiques sexuées

La question de la parité connaît dans les deux pays une réalité récente. Fin 2007, l’accord de l’ANC avalise la parité dans ses structures de prise de décision. Une exception reste tolérée, concernant les six premiers postes du Comité exécutif national composé de quatre-vingt six membres, qui comprend seulement deux femmes. Avant cette loi, la représentation des femmes en politique était fixée à un tiers. Le secrétaire général du Congrès des syndicats d’Afrique du Sud (COSATU), très proche de l’ANC et du Parti communiste sud-africain, Zwelinzima Vavi, aurait déclaré à ce propos que la parité était soutenue par des « coureurs de jupons légendaires », parmi lesquels des supporters de Thabo Mbeki, en vue de « profiter » des femmes élues au pouvoir.

Le débat sur la parité n’est pas clos. Lisa Vetten, chercheuse au Tshwaranang Legal Advocacy Centre (Centre de plaidoyer légal de Tshwaranang) à Johannesbourg, prévoit que, avec Zuma au pouvoir, le genre va être écarté des priorités du programme de l’ANC, et Mbuyiselo Botha, secrétaire général du Forum des hommes d’Afrique du Sud, pense que le choix de Zuma démontre la « prégnance du patriarcat » dans la société sud-africaine. Ces deux considérations confirment la tendance globale selon laquelle, les nouvelles mesures sur la parité et leur impact sur la composition du Parlement coïncident avec l’arrivée au pouvoir d’un homme politique qui symbolise une forte régression en termes d’intégration du genre dans les politiques nationales. Si bien que malgré la parité, les sphères publiques, les normes sociales et les préjugés font incliner vers le bas la courbe de la participation des femmes en politique. Historiquement, dans les faits, les femmes ont été interdites de parole dans les forums publics de prise de décision, à tel point que peu de femmes, comparativement aux hommes, cherchent à occuper des positions de pouvoir au gouvernement, dans les collectivités territoriales ou au sein des organisations de la société civile, et manquent de confiance en elles pour parler en public ou dénoncer le mépris des hommes par rapport à ce qu’elles disent. Beaucoup de femmes manquent également de compétences et de connaissances en matière de prise de décision. D’autres obstacles peuvent être pris en compte, comme le manque de temps pour assister aux réunions, le temps étant prescrit par la gestion de la vie quotidienne, le manque d’assistance à l’enfance, ou l’insécurité provoquée par des niveaux d’éducation assez bas[13].

La mise en place de la parité en Afrique du Sud traduit une tentative de translation des questions de genre – largement plus globales que la seule représentativité politique – vers le politique, pris sous le sens de l’exercice institutionnel du pouvoir. L’exemple sud-africain amène à la conclusion que la mise en place de la parité révèle une politique d’entonnoir de genre, c’est-à-dire une politique de rétrécissement de la prise en compte de l’égalité de genre à une échelle globale. La symbolique qu’elle donne à voir révèle le sexisme flagrant des dirigeants du pays, qui loin de s’en défendre, le revendiquent, voire briguent un discours antiféministe extrêmement construit. Ces contradictions volontaires entre la loi et la pratique structurent une vision sexuée de l’exercice de la politique.

Au Sénégal, le gouvernement est composé de 28% de femmes[14] et 44,6% de femmes siègent au Parlement[15]. La question de la parité en vue des élections municipales de 2009 a animé tous les partis, y compris celui du Président Wade, le PDS. En effet, les élections présidentielles et législatives de 2007 n’ont donné qu’un avant-goût des tensions qui ont animé ses différents protagonistes. Sous la pression, Abdoulaye Wade s’est engagé dans une controverse dans laquelle il a été acculé à prendre position sur la question de la parité. Ce n’est que le 14 mai 2010 que la loi sur la parité hommes/femmes dans les fonctions électives a été votée.

Depuis la décolonisation, les Africaines ont systématiquement joué un rôle important au sein des combats politiques et ont mené des opérations importantes, des grèves, des marches, ont réussi à destituer des présidents qu’elles jugeaient « corrompus » et « despotes »[16]. Mais, comme dans la très grande majorité des anciennes colonies, elles n’avaient jamais atteint, au Sénégal, le seuil de 25%, pourtant visé pour 1975, de représentation à l’Assemblée[17]. Leurs luttes n’étaient pas reflétées par la « hiérarchie du pouvoir »[18]. Le fonctionnement de l’État et de ses institutions était fondamentalement sexué, univoque.

Les lois sur la parité représentent donc une avancée politique importante. Mais tant leur application que les jeux d’alliance de personnes auxquelles elles donnent lieu risquent de faire occuper par les organisations de femmes ou féministes un espace de veille de taille, et, pendant ce temps, elles ne peuvent pas forcément s’atteler à d’autres questions d’importance comme par exemple les violences, en augmentation, ou autres disparités de genre. Cette nouvelle configuration risque également d’élargir leurs divisions. On assiste là aussi à une politique d’entonnoir de genre où l’ordre du jour des organisations de femmes ou féministes est, avec leur assentiment, téléguidé par celui de l’institution.

« Ongéïsation » et personnalisation : des contradictions à gérer

Bien que, dans les deux pays, le développement du mouvement associatif féminin ou celui des nombreuses organisations en faveur de l’égalité des genres ne soit plus à démontrer, la peopolisation de quelques figures de proue du féminisme détourne le fond du débat en l’individualisant, et donc œuvre pour la dé-légitimation de mouvements qui se voudraient plus collectifs ou radicaux. Cette tendance, appuyée par l’« ongéïsation » des organisations[19], et la mise en exergue de l’héritage marxiste des luttes de libération nationale au « Sud », fait émerger de nouveaux féminismes, parmi lesquels le féminisme islamique[20], qui ne remet pas toujours en cause les fondements du patriarcat, mais préfère dénoncer la domination occidentale, l’occidentalisation des luttes et revendique avant tout d’être maître de ses mots d’ordre.

L’« ongéïsation » des luttes de femmes et plus généralement du féminisme, à laquelle les militantes sénégalaises et sud-africaines n’échappent pas – le phénomène est généralisé à l’échelle de la planète et l’est plus particulièrement en Afrique subsaharienne[21] –, soustrait les organisations de femmes de leurs objectifs initiaux. Elle les engage dans le respect des ordres du jour des bailleurs de fonds occidentaux. Ces derniers s’attachent à une exemplarité du développement porté par les femmes africaines en tant que victimes plutôt qu’actrices et ne remettent pas pour autant en cause le patriarcat, en tant que système de division sexuelle. Les aides passent par de grosses organisations de la société civile statutairement et historiquement reconnues par lesdits organismes, la plupart du temps des ONG, qui sont censées présenter et mettre en place des projets en partenariat avec des organisations locales et validés par les bailleurs. Les organisations « Genre et TIC » en sont de bons exemples car elles reçoivent la grande majorité des aides internationales relatives à lutte contre la « fracture numérique de genre » en Afrique. Il s’agit en particulier en Afrique du Sud de l’Association for Progressive Communication et de Women’s Net, issue de SANGONeT, une organisation parapluie de mouvements sociaux (syndicats, ONG…) créée par le pouvoir en 1994, et au Sénégal de enda-Synfev, l’unité genre de l’ONG enda Tiers Monde, aujourd’hui disparue[22].

Cette « ongéïsation » de l’aide constitue en elle-même un paradoxe et a des effets pervers. D’un côté, elle appuie la financiarisation – au sens où les ONG demandent des aides financières dans les domaines où elles pensent avoir plus de chance de les obtenir au détriment des domaines où l’urgence est criante – et l’institutionnalisation des objets des luttes des organisations de femmes ou féministes autant qu’elle constitue une forme d’ingérence des États occidentaux (là où se situent la majorité des bailleurs de fonds). Ces derniers rencontrent par ce biais et au-delà de la sphère économique une nouvelle opportunité de conduire leurs politiques de culturation, à savoir induire par les financements que les bailleurs accordent, une vision du développement, de la citoyenneté, des modes d’expression, de l’autonomie… aussi bien que des méthodologies qui l’accompagnent. De l’autre côté, elle permet aux organisations et mouvements que ces bailleurs financent de mener à bien leurs actions, en subvertissant, consciemment ou pas, ce système.

Concrètement, les bailleurs de fonds soumettent leur aide financière à des conditions qui incluent notamment la recherche de partenaires étrangers, régionaux ou internationaux, selon des axes d’action définis par leurs soins. L’obtention des financements oblige l’organisation bénéficiaire à rédiger des rapports circonstanciés, autant sur les activités mises en œuvre que sur les dépenses affectées. Entre rapports d’activité ou de projet, rapports financiers et interventions sur le terrain, certaines organisations de femmes sont devenues dépendantes d’organisations de très grande ampleur, intermédiaires incontournables tant pour la récupération de subsides que pour la reconnaissance politique auprès de différents partenaires – bailleurs, État, ONG d’autres pays –, ou encore afin de gagner un passe-droit, une ouverture instituée et reconnue, auprès desdits partenaires.

En Afrique du Sud, l’aide publique au développement n’est pas aussi importante que dans d’autres pays d’Afrique. L’État et les organisations de la société civile connaissent néanmoins des aides, provenant particulièrement des organismes de coopération étrangère du Canada et des États-Unis essentiellement dans le cadre du soutien à des mobilisations de femmes par exemple contre le sida, les violences, pour l’habitat, l’assainissement. Les soutiens les plus massifs convergent également vers le développement des études sur le genre.

Au Sénégal, l’obtention des subventions est le plus souvent liée à la notoriété des présidentes des organisations. En effet, l’action politique au Sénégal se caractérise aisément par la personnalisation, voire la « starisation », de certaines égéries, comme si la mobilisation des femmes ne pouvait se concevoir en dehors des hémicycles ou des manchettes des journaux. La reconnaissance des organisations de femmes passe souvent par la médiatisation de leur présidente. Ou inversement la médiatisation d’une femme permet à l’organisation qu’elle préside de gagner en prestige ou à rassembler/mobiliser autour de sa personne. Par exemple, Penda Mbow, historienne, professeure à l’université, en n’étant pas mariée, est l’objet de stigmatisation, de tous les opprobres. Paradoxalement, elle joue de ce statut controversé, qui la met de fait dans une catégorie à part, pour faire entendre sa voix, et la sienne seule, sur de multiples fronts, politiques, économiques, sociaux et culturels. De ce fait, elle rassemble les aspirations de jeunes Sénégalaises qui voient en elle un symbole de résistance.

Une autre figure a marqué les esprits. Il s’agit de Marième Wane Ly. Lors des élections présidentielles de 2000, elle est la première femme, dans l’histoire politique du Sénégal, à poser sa candidature. Elle est alors Secrétaire générale du Parti pour la Renaissance africaine (PARENA). Elle représente un cas d’exception, car ce pays d’Afrique ne connaît pas encore de femme Chef d’État, ni de femme chef de parti politique. Faute de moyens suffisants pour mener campagne à l’échelle nationale, elle devra se retirer de la course à la présidence[23].

Professeure titulaire de la chaire de droit privé à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, Amsatou Sow Sidibé est une autre figure de la contestation. Elle rassemble des foules autour de ses discours élaborés, parfois antireligieux, du type « Les droits musulman, coutumier et moderne, tous protègent les femmes mais il faut savoir les nettoyer ». Elle place l’« égalité des sexes » au centre de toutes ses plaidoiries, garante des « droits de l’homme, paix, démocratie et développement » et se bat contre le code de la famille. Elle est présente dans de multiples conseils d’administration d’organisations[24], voire crée des mouvements locaux, notamment pour la paix, sans pour autant que ces organismes gagnent en visibilité politique. Elle est candidate aux élections présidentielles de 2012.

On pourrait ainsi citer bien d’autres vedettes de la contestation féminine ou féministe sénégalaise. La question qui se pose dans le pays est de savoir si cette personnalisation des actions politiques vers l’égalité de genre ou la féminisation des postes de responsabilité ne correspond pas à une stratégie concertée de détournement des objets des actions politiques des organisations de femmes ou féministes, dans un pays où être femme implique nécessairement l’existence d’un homme, qu’il soit mari, père, fils, frère.

Une des réponses possibles réside dans l’analyse des attributions des épouses des chefs d’État qui se sont succédé depuis 1960. En effet, ces Premières Dames s’arrogent la place de porte-parole en matière de droits des femmes dans le domaine discursif tout en créant des fondations par exemple et en agissant sous leur couvert. Selon Fatou Sow, elles « étoufferaient » les revendications des organisations de femmes ou féministes. La sociologue qualifie cette situation de « syndrome des Premières Dames »[25].

D’ailleurs, la tendance à publiciser, au sens rendre public, un mouvement par des voies classiquement viriles ou masculinistes, à savoir la gestion de carrière, la concurrence, la compétition pour le pouvoir, le don de soi au parti, fait écho à la critique de la politique politicienne dont une majorité de militantes se fait écho. Cette vision de la politique est par exemple rejetée par Myriam car elle impose l’image que faire de la politique en tant que femme au Sénégal c’est épouser des modèles masculins, qualifiés de « non sociaux », c’est-à-dire s’intéressant davantage à l’obtention d’un prestige public au détriment d’une volonté de changer la vie quotidienne des populations. Paradoxalement, cet argument développé par Myriam, qui oppose les sphères sociale et politique, renvoie lui-même à une vision patriarcale de division sexuelle du pouvoir, les femmes devant rester dans l’action familiale, invisible.

L’ongéïsation des luttes pour l’égalité hommes/femmes comme la personnalisation de femmes de prou des organisations encouragent à acter la dépolitisation de ces luttes car elles font davantage état des exigences des bailleurs ou des leaders des organisations que des acteurs de ces organisations. L’ongéïsation et la personnalisation décollectivisent l’action politique. Elles symbolisent autant de facteurs de régression que d’avancée vers l’égalité. Cette contradiction est sans doute fondatrice d’un mouvement de longue haleine qui cherche tant ses modes d’expression politiques que ses repères théoriques, tout autant qu’il essaie de repérer ses paradoxes. Ce mouvement offre l’intérêt de donner à interroger les rapports de pouvoir, même si la démarche n’est pas toujours construite. Il éclaircit le paysage des luttes pour l’égalité des genres, même s’il ne manifeste pas encore clairement son ambition de questionner les identités sexuelles et l’impact de leurs représentations sur l’action politique et l’analyse des politiques nationales et internationales.

En particulier, l’ensemble de ces manifestations ne peut encore fournir des indicateurs fiables afin d’analyser la société numérique comme vecteur et produit de ces rapports de pouvoir. Ce champ reste peu investi, notamment parce qu’il répond à des modèles d’investigation téléguidés par les bailleurs de fonds occidentaux, ou encore par des femmes ayant des responsabilités politiques, qui présentent un âge avancé et sont peu investies intellectuellement sur le terrain des TIC, ou encore par des femmes plus jeunes qui ont tendance à s’arrêter aux représentations techniques des technologies sur lesquelles cette société s’appuie.

Une « question de femmes » ?

Les impacts de l’institutionnalisation se mesurent par le fait que les femmes les plus pauvres non seulement n’y trouvent pas leur compte mais y perdent et que les organisations de femmes ou féministes s’en trouvent divisées. Certaines optent pour des revendications allant dans le sens de cette institutionnalisation alors que d’autres visent des effets pratiques, réels, conséquents, de cette institutionnalisation qui changent la vie des femmes au quotidien et parfois des changements structurels des rapports sociaux de sexe.

Par exemple, tant dans les rapports d’évaluation des politiques que dans les témoignages que recueillis auprès de militantes, les impacts sur le genre masculin ne sont pas mentionnés. Cette observation mérite d’être relevée. Ce terrain semble rester totalement vierge. Il n’existe pas d’interrogation au niveau politique sur l’existence de l’exacerbation du masculinisme[26] ou sur les discours et comportements virilistes[27], c’est-à-dire la montée en puissance des idéologies prônant des valeurs de supériorité masculine ou virile, sur leurs impacts sur les femmes, comme sur les hommes et encore moins de réflexion sur les questions d’identité sexuelle. Le genre tel qu’il est traité dans l’institutionnalisation demeure une « question de femmes », sans pour autant être effectivement résolue.

Les véritables enjeux de genre dépassent pourtant à la fois le séparatisme hommes/femmes, c’est-à-dire l’isolement des femmes en tant que groupe social, et la simple question de l’égalité des droits entre hommes et femmes. L’institutionnalisation du genre, en jouant sur ce séparatisme et en tablant sur une vision binaire de la problématique du genre, représente une chimère qui maintient les véritables enjeux démocratiques au-dessous de l’action politique : en occultant les questions d’identité de genre, l’institution se crée son propre cache-sexe[28] politique, c’est-à-dire n’interroge pas les relations de genre qui structurent son action ni même celles qui la constitue. Elle se dégage d’une démarche de construction d’outils d’analyse sociologique des facteurs d’inégalités entre les genres, parmi lesquels le virilisme et les masculinités[29], le communautarisme[30], l’individuation[31], voire le libéralisme. Ce faisant, elle dépolitise les enjeux[32], alimente des bipolarités (sexuelle, sociale, raciale, générationnelle…) et révèle une vision à court-terme.

Institutionnalisation versus impuissance du masculin

Depuis une vingtaine d’années, l’institutionnalisation du genre permet d’un côté des avancées théoriques essentielles et de l’autre entérine des frontières sociales contreproductives. Le développement des études de genre en est un bon exemple, qui mixe innovations conceptuelles et, au « Sud » et à l’« Est », subordinations à l’Occident et à son soutien économique. Dans ce contexte, les organisations de femmes, quels que soient leur champ d’action et leurs modalités d’intervention, sont massivement confrontées à une approche bureaucratique et normative, qui privilégie le statu quo au détriment du changement social[33].

Cette institutionnalisation, en ayant opté dans les deux pays étudiés pour la simple transposition du terme « femmes » par celui de « genre » dans toutes les actions politiques nationales, a certes permis des avancées législatives importantes, nécessaires, mais non suffisantes. En dépolitisant le concept de genre, en légiférant à la guise des pouvoirs publics sur les droits des femmes, avec ou sans leur assentiment, elle a permis d’asseoir une autre institutionnalisation, celle de l’appropriation du corps des femmes (en tant que mère de la Nation), comme objet politique, objet qui s’instrumentalise autant sur la scène internationale que nationale. Les discours des dirigeants sud-africains et sénégalais en attestent et dévoilent une faiblesse masquée par l’expression d’une rhétorique qui se veut puissante. Traditionaliste d’un côté, paternaliste et religio-consensuel de l’autre, ils tentent de rassurer une base politique en perte de légitimité politique/masculine, notamment liée à la dégradation de la situation socio-économique. Le choix politique est à l’utilisation réelle ou symbolique de la force, à la confrontation, au conflit, assumés pour l’un, calfeutrés pour l’autre, plutôt qu’à la négociation, à la concertation, au débat, à la recherche de la paix sociale. Cette force se situe du côté d’une identité masculine, consentie publiquement par le pouvoir masculin comme « émasculée » par des mouvements féministes d’inspiration occidentale[34], alors qu’elle l’est davantage par les difficultés à gérer les nouvelles exigences multiformes (économiques, géopolitiques, culturelles) de la situation critique de la mondialisation.

Dans les deux pays, l’intégration du genre par les institutions au pouvoir est binaire et réductrice. Sous couvert de « mainstreaming » de genre, les deux États développent un sexisme politique qui repose sur ce qui se fait de plus institutionnel en matière d’égalité entre les hommes et les femmes. Les mécanismes pour l’égalité entre hommes et femmes mis en place par les deux pays révèlent une volonté de légiférer la question de l’égalité entre les hommes et les femmes en instaurant des lois sans pour autant se doter d’outils pour leur application. Par ailleurs, ils témoignent d’une interprétation différenciée et réductrice du concept de genre. Cette dépolitisation de fait de la question de l’égalité entre hommes et femmes se caractérise dans ces pays par un glissement de l’analyse des fondements patriarcaux vers l’institutionnalisation de l’égalité des sexes – rassemblée sous le terme de genre –, ce qui traduit un flou, tant temporel que symbolique, qui met les organisations de femmes ou féministes en position de choisir entre collaboration, refondation et radicalisation.

Les luttes des organisations de femmes ou féministes peuvent interroger l’héritage marxiste et nationaliste. Elles peuvent tout autant alimenter le séparatisme hommes/femmes ou le différentialisme, basé sur les seules différences biologiques. Cette dépolitisation du concept de genre cache une forme de résistance d’hommes et de femmes au féminisme et à la déconstruction des bases du patriarcat : division, hiérarchie, rapports de force, séparation du public et du privé… En cela, il est possible d’affirmer que le féminisme a, malgré un contexte hostile, réalisé des changements. Notamment celui de rendre explicite la position d’un ennemi, le pouvoir institutionnel masculin, jusqu’alors implicite et donc non interpelable.

Ce qu’ont permis d’analyser les contextes de ces deux pays peut s’appliquer à l’Afrique et plus généralement au monde entier. L’institutionnalisation du genre forme système. Elle incarne la relation ambiguë entretenue par les organisations de femmes ou féministes avec leurs États. Celles-ci oscillent entre attentes/dépendances (voire appartenance) et exigences/revendications. Les États pour leur part allient deux approches : démagogique/électorale et fonctionnelle. À ces fins, ils utilisent les organisations de femmes ou féministes comme agents d’information sur la société civile locale, dans le but de combler un déséquilibre de pouvoir international créé par la mondialisation, où d’autres intérêts, entre États, entrent en jeu.

Aussi, dans le réel comme dans le virtuel, l’analyse des modalités de gestion des inégalités de genre par les États et par les mécanismes nationaux créés à cet effet vient-elle identifier et compléter celle des modes de dépolitisation du concept de genre et celle des actions des organisations de femmes ou féministes. Plus généralement, elle engage à élargir l’investigation vers l’analyse d’autres inégalités, comme celles de classe et de « race », et de leur croisement systématique avec le genre et les usages des TIC. Plus encore, elle pousse à dépasser ces notions d’inégalités, qui réduisent les fondements de la construction sociopolitique de leur existence, pour orienter vers celles plus adaptées de dominations. Les inégalités, telles qu’elles sont produites dans les sociétés, sont des instruments, ceux de la domination dans les relations sociales et en particulier dans la relation entre institutions et individus. Plus simplement, les inégalités sont le terreau des rapports de domination, de genre, de classe, de « race ». En cela, et comme le distingue Hannah Arendt, elles éloignent de la liberté, du « potentiel », du pouvoir. En effet, la philosophe dissocie le pouvoir de la domination[35], celle-ci étant entendue comme rapport de commandement et obéissance, basée sur la violence[36], et celui-là renvoyant à l’expérience de la démocratie.

Aussi, se détacher de cette notion d’inégalités de genre et se rapprocher de celle de rapports de domination permet de mieux cerner les contours de la « société de l’information », du contexte mondialisé dans lequel elle se déploie et des rapports de pouvoir auxquels elle expose dorénavant les individus : entre puissance et impuissance, transgression et dépolitisation, local et global, réel et virtuel, action directe et accélération.


[1] Bennett, Jane 2009, Challenges Were Many: The One in Nine Campaign, South Africa, Afrique du Sud, Women’s United Nations Report Network (WUNRN), <http://www.comminit.com/redirect.cgi?m =f8a9427ff6b1feb58ce32c0b5bc32c7b>, consulté le 29 mars 2010.

[2] Linton, Ralph 1936, The Study of Man, New York Appleton Century Grafts, Inc, traduction française, De l’homme 1967, Paris : Minuit, 535 p.

[3] Lourau, René 1978, L’État inconscient, Paris : Minuit, 215 p., p. 66.

[4] Ronit, Frenkel 2006, « Feminism and Contemporary Culture in South Africa? », African Studies, LXVII (1), avril 2008, p. 1-10.

[5] La liste de l’ensemble des mécanismes de genre mis en place par chacun des États depuis respectivement l’indépendance et la fin de l’apartheid ne sera pas ici mentionnée. Ils sont consultables en annexe de la thèse de doctorat en science politique que l’auteure a soutenue en 2011, intitulée « Genre et Internet – Effets politiques des usages de l’internet par des organisations de femmes ou féministes en contexte de domination masculine et colonialitaire : les cas de l’Afrique du sud et du Sénégal », page 403. <http://tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/70/92/66/PDF/These_JoellePalmieri2171011vfcd-5.pdf&gt;.

[6] Allafrica Global Media, août 2007, Sénégal : Droit des femmes – ‘Amélioration significative’ dans les textes, faiblesse dans l’application, Genre en action, <http://www.genreenaction.net/spip.php? article5755>, consulté le 27 mars 2010.

[7] Au moment des entretiens, la loi sur la parité n’avait pas encore été votée.

[8] Sow, Fatou 1997, « Les femmes, le sexe de l’État et les enjeux du politique : l’exemple de la régionalisation au Sénégal », Clio, n° 6, Femmes d’Afrique, <http://clio.revues.org/index379.html&gt;, consulté le 30 mars 2010.

[9] Ibid.

[10] Robins, Steven 2008, « Sexual Politics and the Zuma Rape Trial », Journal of Southern African Studies, XXXIV (2), juin 2008, p. 411-427.

[11] Van der Westhuizen, Christi 2009, “100% Zulu Boy”: Jacob Zuma And The Use Of Gender In The Run-up To South Africa’s 2009 Election, Women’s Net, <http://www.womensnet.org.za/news/“100-zulu-boy”-jacob-zuma-and-the-use-of-gender-in-the-run-to-south-africa’s-2009-election&gt;, consulté le 28 mars 2010.

[12] Voir également <http://concernedafricascholars.org/docs/Bulletin84-5anon.pdf&gt;, consulté le 30 avril 2010.

[13] Nieuwoudt, Stephanie 2008, Politique-Afrique du Sud : Un passage éprouvant pour les femmes du parti au pouvoir, IPS, <http://www.ipsinternational.org/fr/_note.asp?idnews=3923&gt;, consulté le 13 janvier 2010.

[14] Investir zone franc, <http://www.izf.net/pages/senegal/5396/&gt;, consulté le 17 octobre 2012.

[16] Sow, Fatou 1997, Les femmes, le sexe de l’État et les enjeux du politique : l’exemple de la régionalisation au Sénégal, op. cit.

[17] Diouf, Amadou 2005, Genre et développement : quand les Premières dames font de la récupération, Wal Fadjri (Sénégal), <http://www.crdi.ca/pre/ev-71538-201-1-DO_TOPIC.html&gt;, consulté le 13 janvier 2010.

[18] Sow, Fatou 1997, Les femmes, le sexe de l’État et les enjeux du politique : l’exemple de la régionalisation au Sénégal, op. cit.

[19] Jad, Islah 2004, The NGO-isation of Arab Women’s Movements, Women’s Affairs Technical Commitee (WATC), <http://76.163.8.31/english/doc/images/Islah%20Jad%20NGOization.pdf&gt;, consulté le 11 mai 2010.

[20] Les bases et fondements de ce féminisme politiquement présent dans les deux pays ne seront pas ici qualifiés.

[21] Onana, Janvier 2006, Ongéïsation de l’action publique et redéfinition des figures de l’ordre politique en Afrique subsaharienne, intervention lors du Séminaire du Réseau Acteurs émergents (RAE), MSH Paris, Groupe « Acteurs émergents. Vers une réinvention du politique ? », 15 mai 2006.

[22] Il n’est pas ici prévu de détailler les modes de financement de ces organismes, mais les rapports financiers des organisations internationales engagées dans la lutte contre la « fracture numérique de genre » permettent d’attester un ciblage précis des financements en leur direction.

[23] Sylla, Seynabou Ndiaye 2001, Femmes et politique au Sénégal – Contribution à la réflexion sur la participation des femmes sénégalaises à la vie politique de 1945 à 2001 », Mémoire de DEA Études Africaines : option Anthropologie juridique et politique, Université de Paris I – Panthéon – Sorbonne études internationales t européennes, <http://www.dhdi.free.fr/recherches/etudesdiverses/memoires/ syllamemoir.pdf>, consulté le 19 avril 2010.

[24] Amsatou Sow Sidibé a notamment créé et est présidente de la Convergence des acteurs pour la défense des valeurs républicaines (Car-Leneen), membre correspondant de la Fondation pour l’innovation politique, présidente de SOS droit à l’Éducation, membre du réseau de chercheurs du programme « Aspects de l’État de Droit et Démocratie » de l’Agence universitaire de la Francophonie.

[25] Diouf, Amadou 2005, Genre et développement : quand les Premières dames font de la récupération, Wal Fadjri (Sénégal), <http://www.crdi.ca/pre/ev-71538-201-1-DO_TOPIC.html&gt;, consulté le 13 janvier 2010.

[26] Duerst-Lahti, Georgia 2000, « Reconceiving Theories of Power: Consequences of Masculinism in the Executive Branch », in ‪Martin, Janet M. & Borrelli, Maryanne 2000, Other Elites: Women, Politics, & Power in the Executive Branch, Boulder, Lynne Rienner Publishers Inc.

[27] Baillette, François & Liotard, Philippe 1999, Sport et virilisme, Montpellier : Quasimodo, 160 p.

[28] Ce terme est utilisé pour définir la dissimulation de ce que les acteurs politiques souhaitent taire de façon globale et renforcée, et dans le cas présent, en matière de sexualité et d’identités de genre.

[29] Thiers-Vidal, Leo 2002, « De la masculinité à l’anti-masculinisme : Penser les rapports sociaux de sexe à partir d’une position sociale oppressive », Nouvelles Questions Féministes, XXI (3), p. 71-83, <http://1libertaire.free.fr/PenserleGenreViaHommeLTVidal.html&gt;, consulté le 27 mars 2010.

[30] Delphy, Christine 2004, « L’humanitarisme républicain contre les mouvements homo », NQF, <http://sisyphe.org/imprimer.php3?id_article=1159&gt;, consulté le 27 mars 2010.

[31] Tremblay, Manon & alii 2006, Genre, citoyenneté et représentation, Paris : PUF, 252 p.

[32] Bayart, Jean-François 2004, Le Gouvernement du monde, une critique politique de la globalisation, Paris : Fayard, 450 p.

[33] Gaulejac (de), Vincent 2005-2009, La société malade de la gestion, idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Paris : Seuil, Points Économie, 353 p.

[34] Renegade, Gus T, The C.O.W.S. w/CREE 2010, Emasculation & Castration of Black Males, émission de radio, 18 janvier 2010, <http://www.podfeed.net/episode/The+C.O.W.S.+w+CREE ++Gus+T+Renegade+-+Jan+182010/2262875>, consulté le 12 avril 2010.

[35] Arendt, Hannah 1961, Condition de l’homme moderne, Paris : Poche, 416 p.

[36] Arendt, Hannah 1972, « Sur la violence », in Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine, traduction française, Paris : Calman-Lévy, p. 105-208 [on violence, édition originale en anglais 1970].

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