Les violences de genre, facteurs de dépolitisation ?

En mettant quotidiennement la vie des Sud-Africaines en danger, les violences de genre tendent à accélérer leur temps. Dans un contexte en excès et surabondant, qui réclame immédiateté, cette situation limite leur champ d’intervention et réduit leur espace de luttes.

IMG_6079 En Afrique du Sud, les violences de genre sont extrêmement bien connues dans le sens où il existe un système de statistiques et de suivi des agressions/crimes commis sur le territoire. Mais dans les faits ces violences sont :

–       disqualifiées : les viols ne sont pas toujours jugés comme des crimes et sont souvent disqualifiés légalement comme agression sexuelle, ce qui réduit les sanctions encourues par leurs auteurs ; les sanctions ne sont pas systématiquement appliquées, les lois inadaptées ou stigmatisant les victimes,

–       sous-estimées en nombre et en qualité : la prostitution, les suicides liés aux féminicides « domestiques » (entre époux) ne sont pas considérées et comptabilisées comme des violences,

–       sous-légiférées : le viol organisé des lesbiennes est sous-estimé et toléré.

Ces violences sont banalisées, parfois tues, dans une société où la satisfaction du plaisir sexuel masculin est centrale pour l’équilibre politique national, fragilisé à l’échelle internationale.

L’appropriation du corps des femmes prend alors toute sa valeur politique dans un contexte de mondialisation accélérée, en surenchère, en excès. L’accélération tant sociale qu’économique et épistémique que la mondialisation contemporaine impose, réduit encore davantage les marges de gestion d’une temporalité revisitée – les Sud-Africaines manquent de plus en plus de temps et en témoignent largement – et rétrécit les murs dans lesquels les violences enferment les femmes au quotidien – la course à la sécurité prend le pas sur tout, y compris la recherche de travail, de nourriture, de soin… Cette accélération et cet excès acculent plus facilement les femmes à des positions défensives plutôt qu’offensives de réaction aux agressions (au sens large) plutôt que d’action.

Certaines femmes essaient de ne pas s’y soumettre, ce qui en tant que tel réduit également leur espace-temps. Autant dire que cela peut drastiquement limiter leur aptitude à prendre de la distance avec les actions politiques des dirigeants, des dominants, ou bien, dans certains cas, cela la radicalise. La domination se loge à cheval sur le privé et sur le public et oblige une grande majorité de femmes à inventer de nouvelles stratégies de survie, sinon de mobilisation, comme tentent de le montrer des groupes de jeunes lesbiennes noires des townships de Johannesbourg. A titre d’exemple, citons des types d’actions qui consistent à organiser des manifestations spontanées, improvisées, fugaces, dans les rues ou à s’inviter à des rencontres plus institutionnelles. Les jeunes femmes se griment afin qu’on ne puisse pas les reconnaître, portant sur leurs visages des masques de carton qu’elles peignent à l’aide de bombes de peinture. Elles enfilent un tee-shirt blanc où sont taggés des slogans en langue locale et défilent groupées en ligne, entonnant des chants dont les paroles sont liées à l’objet de leur mobilisation, en général la lutte contre les violences ou la dénonciation du féminicide d’une de leur « camarade ». Elles choisissent ainsi de faire obstacle à l’invisibilité qui leur est socialement assignée.

La course à la sécurité : un frein à l’action politique

Comme les chiffres et les expressions des violences sexuelles en attestent, le corps des femmes est en danger. De plus en plus, de plus en plus vite, de plus en plus précipitamment. Il se trouve dans l’obligation de se mettre sous haute protection, du fait du nombre de violences de genre, en quantité et en qualité. De ce fait, les femmes les plus touchées, souvent les plus pauvres et aujourd’hui les lesbiennes, se retrouvent en situation de prioriser des stratégies sécuritaires au quotidien tout en maintenant des revendications identitaires : l’identité de genre et de « race ».

Pendant qu’elles sont mobilisées sur ces stratégies, elles ne peuvent se concentrer ou se polariser sur beaucoup d’autres. Par exemple, en se focalisant chaque instant sur les moyens de leur sécurité personnelle, ces femmes ne peuvent envisager de participer à une réunion sans anticiper les risques d’agression physique qu’elles encourent, de la part de leur environnement proche ou extérieur. Cet enjeu d’anticipation fait partie de leurs préoccupations quotidiennes et réduit le temps qu’elles peuvent allouer à réfléchir aux initiatives qu’elles souhaiteraient mettre en œuvre sur le terrain du public. De fait, les violences limitent leur champ d’action politique. En intervenant sur le terrain du privé, elles tendent à décollectiviser les actions et à dépolitiser les luttes des Sud-Africaines.

Joelle Palmieri

Décembre 2011

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