Laissez-les parler!

IMG_6863Istanbul. Avril 2014. Extérieur nuit. Je vogue sur le Bosphore. Sur le ferry, nous sommes une bande, hommes, femmes, majoritaires, jeunes et moins jeunes. À égalité? Une soirée privée, celle organisée par les protagonistes d’un colloque international sur l’autobiographie. Celle exclusive des femmes. Contemporaine, plus ancienne. Indiennes, Pakistanaises, Sud-Africaines, Roumaines, Hongroises, Allemandes, beaucoup d’Européennes, beaucoup de Turc-ques, un Brésilien, une Ukrainienne et moi se sont retrouvées dans cette ville, cour des miracles, l’espace de deux jours. Un peu moins de deux cents universitaires, bibliothécaires, artistes. Histoires personnelles se sont mêlées aux analyses croisées d’œuvres littéraires plus anciennes ou aux récits de recueil ou de manifestation de mémoire de femmes. Seules, en groupe. Connues, inconnues. Reconnues, opprimées. En ordre très dispersé. Je suis venue parler de savoirs subalternes en résistance… Et me voilà sur ce bateau, à ne pas identifier l’une ou l’autre rive ou à apercevoir quelques lumières ça et là, repue par un dîner servi à bord, frigorifiée par l’air omniprésent, insoupçonné, aux côtés du mari d’une des intervenantes pakistanaises. Je l’avais remarqué car il avait ouvertement agressé une Indienne sur la question des massacres du Cachemire… J’avais été impressionnée par son pouvoir agressif. Et là, à l’instant où je m’intéressais aux couvertures en laine de mes voisines, agglutinées sur le pont, me voici interpelée par cet homme : « Etes-vous mariée ? ». Avec un sourire : « Non ». Silence. Il reprend : « Ce n’est pas trop difficile de vivre seule ? ». Aussi sec : « Mais je ne vis pas seule. Je suis avec quelqu’un depuis de nombreuses années ». Il tourne son visage à l’opposé du mien. Il revient : « vous avez des enfants ? ». Je souris décidément : « non ». Il prend un air affligé, presque triste. Silence de nouveau. Sa femme, à côté de lui, s’est éloignée de moi. Il tente un nouveau sujet de conversation : « d’où venez-vous ? ». « De France », c’est écrit sur mon badge, avec mon nom. Il démarre : « Ah ! De Gaulle ! La révolution, les têtes tranchées… ». Je ne comprends rien. Je me lasse. Je lui dis qu’il y a quelques années je suis venue à Karachi, à Peshawar, pendant la guerre du Golfe. En 1991. « Ah ? ». Visiblement, cela ne l’intéresse pas. Il coupe court : « les mères sont les personnes les plus importantes au monde ». Je suis interloquée. Je n’en reviens pas de l’étendue de son conservatisme. Je tente un « pourquoi ? ». Et il me parle de la perte récente de sa génitrice, de sa peine. Et pour finir, il assène : « quelle est votre religion ? ». Mon cul fusionne maintenant avec le coussin de la travée. « Je n’en ai pas. Mais je comprends qu’on puisse en avoir ». Il me regarde fixement : « alors là, ce n’est pas possible. Je ne vous crois pas ». Je profite d’un courant d’air plus fort pour m’éclipser.

Cette conversation aura sans doute créé une autobiographie. La mienne. Selon des codes, des normes, un cadre, qui ne sont pas miens. Que je ne partage pas. Auxquels on ne me demande pas d’adhérer. Ou d’y réfléchir. Le temps d’un instant, j’ai été contrôlée par un homme, d’un pays où les subalternes font masse. Ce contrôleur m’a ôté la parole, histoire de bien conserver la sienne. Il m’a faite subalterne. Dérida disait « ce que l’on ne peux pas dire, il faut l’écrire ». Voilà, c’est fait. A l’instant.

J’en profite pour ajouter. Pendant ces deux jours, j’aurais aimé entendre davantage d’expressions sur le type d’embrigadements et de normalisations, et par voie de conséquence, sur l’alimentation des rapports de domination, que peuvent créer les opérations mémorielles. On a beaucoup élucubré sur les narrations, leur origine, leur contenu, oui, sur les auteures parfois, quand elles étaient des personnalités, littéraires notamment, mais rarement sur les modalités de recueil des récits – par le haut, avec intermédiaires, directes –, sur les prises de parole des femmes invisibles, leurs modalités d’expression et leurs impacts sur les relations sociales. Il reste encore beaucoup de travail à fournir pour sortir de la norme, pour rompre avec les évidences, pour casser les hiérarchies, pour entrer dans la radicalité. Y compris chez celles qui se disent féministes. Plusieurs conversations, notamment avec une Sud-Africaine et avec une Indienne, me laissent croire que je ne suis pas seule au monde… ouf ! Je ne suis pas seule à penser cette hégémonie intérieure. « Mama Profesor », comme on l’a nommée, l’invisible, celle qui n’a pas la parole, va révéler son pouvoir, un peu partout, pour sûr. On s’y atèle sérieusement.

 

Joelle Palmieri, 25 avril 2014

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