Féminicides en Turquie, symptômes de l’européocentrisme

IMG_6731En Turquie, trois femmes sont tuées chaque jour. Selon un rapport du ministère de la Justice publié en 2011, les « homicides de femmes » ont augmenté de 1 400 % entre 2002 et 2009. Les chiffres produits annoncent que 83 femmes ont été tuées en 2003, 164 en 2004, 317 en 2005, 663 en 2006, 1011 en 2007, 806 en 2008 et 953 durant les sept premiers mois de 2009. Le phénomène n’est donc pas extrêmement récent. Il est sorti au grand jour en 2010 quand des organisations de femmes locales ont demandé à leur gouvernement « un plan d’action urgent » contre ce qu’elles ont sciemment qualifié de féminicide. Selon ces mêmes organisations, les raisons de ces assassinats sont multiples. Des femmes sont tuées parce qu’elles portent des pantalons blancs, parce qu’elles ne passent pas le sel à table, parce qu’elles envoient des textos, parce qu’elles ne viennent pas à table à temps et parce qu’elles demandent l’heure d’une manière séductrice. Par ailleurs, elles dénoncent les médias turcs qui, majoritairement, justifient ces incidents pour les mettre en « Une », au point que certains programmes de divertissement à la télévision tournent en dérision des scènes d’agression, de crime, de viol. Ces actes sont banalisés dans un pays où les violences sexuelles sont courantes. Pourtant, même s’il existe des lois pour lutter contre ce phénomène croissant, leur implémentation n’est pas réelle. La volonté politique n’est pas au rendez-vous. En 2010, il n’existait que 38 refuges pour femmes battues, pour la plupart animés par des bénévoles. Aussi, en janvier 2014, des organisations de femmes lançaient la campagne « Arrêtons les féminicides en Turquie » dans le but de récolter 25000 signatures à déposer le 8 mars, Journée internationale des femmes, et de réclamer des politiques publiques.

Pourquoi des féminicides ?

En premier lieu, traditionnellement, en Turquie, les crimes d’honneur ou « coutumiers » visent à contrôler la vie sexuelle des femmes dans le sens le plus large (Canan 2001, 821-825). Les jeunes femmes sont censées être vierges au mariage ; elles doivent être propres. Cette propreté est fragile et peut être détruite par de moindres actes, tels que se promener seule en ville, demander la diffusion d’une chanson d’amour à la radio, ou flirter avec un garçon. Le meurtre au nom de l’honneur est le coût à payer par les jeunes femmes pour acquérir la liberté et l’amour (ib.). Selon Arin Canan, avocate et co-fondatrice du Centre pour la mise en application des droits des femmes de l’Association du Barreau d’Istanbul, en vertu de ce système traditionnel, les femmes sont considérées comme la propriété de la famille et sont autant de symboles de la réputation ou de l’honneur de la famille. Si une jeune femme tombe amoureuse ou a une aventure, son prix de vente en tant que propriété chute, mais plus important encore, toute la famille est réputée déshonorée au sein de la communauté. Ces croyances sont si puissantes que les familles sont prêtes à sacrifier la vie d’un de leurs membres féminins afin de rétablir leur honneur et de paraître droites aux yeux des autres.

En Turquie, comme dans les autres pays où les crimes d’honneur sont pratiqués, l’État est impliqué dans ces meurtres de femmes. La loi comme son application fournit une protection minimale pour les femmes quand elles sont vivantes et s’accommode des moyens par lesquels le meurtre est justifié après la mort de la femme. Souvent, ceux qui sont connus pour avoir participé à la décision de commettre le meurtre ne sont pas sanctionnés, et les membres de la famille sont rarement tenus à témoigner devant le tribunal. Lorsque les victimes font des déclarations à la police ou aux procureurs, elles se rétractent souvent ou changent leurs déclarations lorsque le cas est jugé devant la cour. Les procureurs demandent ou mènent rarement des enquêtes plus approfondies et closent les affaires rapidement. Tout le monde, y compris le juge, sait ce qui s’est réellement passé et comment c’est arrivé, mais parce qu’ils vivent également dans la région, ils choisissent de ne pas poursuivre leur enquête.

En second lieu, les mariages précoces et les mariages forcés sont tolérés en Turquie. Pourtant, en vertu du Code civil, l’âge légal du mariage est fixé à 17 ans pour les filles et les garçons, et en vertu du Code pénal les mariages religieux ne sont pas autorisés (Bingul 2012). Toutefois, selon l’Institut turc de la statistique (TurkStat), on compte plus de 181 000 épouses enfants en Turquie et le taux de consentement des parents aux mariages légaux avant 18 ans a augmenté de 94,2 % en 2011 (ib.). À titre d’exemple, l’avocate cite le Président de la République, Abdullah Gül, dont l’épouse avait 14 ans lors de leurs fiançailles et 15 ans lors du mariage. Elle établit le lien avec la religion musulmane qui autorise ces mariages, voire les incite au nom du respect du prophète Mahomet qui a épousé une fillette de sept ans. Arin Canan insiste ainsi sur le lien entre ces deux types de mariages et les crimes d’honneur. Elle a observé de nombreux cas où les enfants forcées de se marier avant d’avoir atteint l’âge légal ont fini par être tuées, soit parce qu’elles s’étaient enfuies, déshonorant leurs familles, soit avaient été renvoyées chez leurs parents par leur mari non officiel qu’elles voulaient quitter après avoir subi des violences extrêmes.

Cette situation nationale criminelle demande à aller chercher des réponses au-delà de l’aspect traditionnel ou religieux de la question. En dernier lieu, c’est surtout l’accélération du phénomène qui autorise d’autres hypothèses. La Turquie guette avec avidité son entrée dans l’Europe, bien que géographiquement située au Moyen-Orient. L’européanisation de sa société l’intéresse au plus haut point. Aussi accepte-t-elle les injonctions des institutions internationales qui lui sont faites de légiférer en matière de droits des femmes. Selon un rapport des Nations Unies intitulé “Progress of the World’s Women: In Pursuit of Justice”, paru en juillet 201[1], ce pays lutte davantage que les États-Unis ou bien des pays européens en matière de violences à l’égard des femmes. Le 12 mars 2012, la Turquie devient le premier pays à ratifier la « Convention pour la prévention et la lutte contre les violences à l’égard des femmes et les violences domestiques » du Conseil de l’Europe. Cette convention a pour ambition de prévenir les violences, de protéger les victimes et d’« en finir avec l’impunité des criminels »[2]. Au niveau international, le gouvernement turc tient à se montrer exemplaire en matière de droits des femmes, à se détacher d’autres pays jugés plus barbares. Il a opté pour l’européocentrisme.

Au niveau national, la réalité est autre. Les lois existent mais s’appliquent difficilement. Par exemple, le droit à l’avortement jusqu’à dix semaines de grossesse a été voté en 1983. Pourtant, il est aujourd’hui très difficile pour une femme d’obtenir une IVG car très peu de médecins la pratiquent. La pression interne est importante et la rhétorique étatique bien huilée. Dans son discours de clôture de la Conférence Internationale des Parlementaires sur l’Application du Programme d’Action de la Conférence internationale pour la Population et le Développement qui s’est tenue les 24 et 25 mai 2012 à Istanbul, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan déclarait que « tout avortement est un nouvel Uludere », en référence au bombardement par les forces aériennes de l’armée turque le 28 décembre 2011 du village kurde du même nom, situé au Nord de l’Irak, qui avait fait 37 morts, pour la plupart des enfants. En établissant cette comparaison, le Haut magistrat met sur un pied d’égalité les impacts des attaques militaires perpétrées par l’État turc contre des populations kurdes en résistance et ceux du droit des femmes à disposer de leur corps. Plus tôt, lors de la Journée internationale des femmes de 2008, Erdogan avait encouragé les femmes à donner naissance à au moins trois enfants « pour le bien de la Nation ». Des lois pour les droits des femmes, oui, l’égalité de genre, non. Les lois pour les droits servent ici de paravent à une vision sociopolitique antiféministe, patriarcale et paternaliste.

Comme en Afrique du Sud, les Turques sont confrontées aux impacts des violences épistémiques entre États, entre Occident et périphérie. D’un côté une législation hors paire, de l’autre un discours conservateur, familialiste, populiste, visant à rassurer un électorat aux valeurs traditionnelles et sexistes. La situation est d’autant plus tendue que ces mêmes violences entre Occident et périphérie ont créé chez les femmes de ce pays une dynamique « rebelle », où elles prennent davantage la parole, résistent, descendent dans la rue, récusent l’autorité de leurs conjoints, divorcent… ce qui enjoint davantage leurs maris à les tuer[3]. La situation est cruelle mais réelle. Elle fait dialectique.

 

Joelle Palmieri
9 mai 2014

 

Arin Canan, 2001, « Femicide in the Name of Honor in Turkey », in Violence Against Women  Volume 7  Issue 7, Juillet 2001, pp. 821-825.

Durbas Bingul, « Silencing women’s rights activists in Turkey », in OpenDemocracy, 10 décembre 2012, http://www.opendemocracy.net/5050/bingul-durbas/silencing-womens-rights-activists-in-turkey?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+opendemocracy+%28openDemocracy%29&utm_content=Google+Reader, consulté le 9 mai 2014.

 

[1] http://progress.unwomen.org/pdfs/EN-Report-Progress.pdf, consulté le 9 mai 2014.

[2] “Signatures and ratifications”, Council of Europe. 1er juillet 2013. http://conventions.coe.int/Treaty/Commun/ChercheSig.asp?NT=210&CM=1&DF=&CL=ENG,consulté le 9 mai 2014.

[3] Selon les entretiens que j’ai pu avoir en avril 2014 à Istanbul avec des représentantes d’organisations de femmes luttant contre les violences faites aux femmes, la majorité des féminicides sont l’œuvre des maris. Les féminicides turcs sont majoritairement domestiques.

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Comments
8 Responses to “Féminicides en Turquie, symptômes de l’européocentrisme”
  1. roelens dit :

    Cette analyse de l’augmentation exponentielle des meurtres de femmes en Turquie est très importante. Effectivement les lézardes dans le système patriarcal ont un effet de diffusion et d’exacerbation de la violence autre fois instituée. Le colonialisme des mâles n’est pas réductible au système patriarcal. Actuellement ce sont « les frères », les fils qui passent à l’acte à la place des pères humiliés. Les rapports de force entre la culture occidentale et les autres cultures, produisent un magma de rancoeurs qui se mêlent au sexisme structurel pour produire des spirales de violences sacrificielles contre les femmes qui sont totalement délirantes comme celles des Boko Haram et autre mouvement vengeurs .
    Nous avons besoin de comprendre les reconversions de la violences et les migrations du pouvoir machiste , de comprendre aussi les sources métaphysiques inconscientes de la violence sexiste;
    c’est ce à quoi je me suis attelée dans ,le tome 4 du Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle; Il sortira dans une quinzaine de jours sous le titre : Poussées d’émancipation et violences colonisatrices
    J’espère enfin avoir des réactions des mouvements féministes à mes publications. Jusqu’à présent ils font peser un silence de plomb sur mon travail.

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  1. […] faut se servir pour avancer politiquement. Il s’agit ici aussi – comme en Afrique du Sud ou en Turquie – de faire la course au nationalisme par subalternisation des femmes interposée et par la […]

  2. […] comme les féminicides par exemple, perpétrés avec la complicité de nombre d’États (Turquie, Afrique du Sud, Mexique,…) ? Les bras m’en tombent. Ou plutôt j’ai mal à la bouche. Je […]

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  4. […] neuve. Loin s’en faut. Le désarroi non plus. Il est parfois alimenté. En Egypte, en Inde, en Turquie, en Afrique du Sud, les jeunes femmes pauvres qui se font violer, voire tuer, par leurs homologues, […]

  5. […] répressive et islamiste du pouvoir, ses dérives traditionalistes et ses impacts dont les féminicides. Elles ont été violemment réprimées par la police. Depuis, la place Taksim est interdite de […]

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