Réseaux de femmes et féministes en Afrique : entre institutionnalisation et radicalité

arton6710Les réseaux de femmes et féministes en Afrique sont nombreux et multiformes. Le contexte de leur champ d’action oscille entre institutionnalisation du genre et radicalité politique féministe. Les mobilisations de leurs membres ou acteurs et actrices en dépendent.
Leur analyse demande une investigation des relations que les mouvements, générés par ces réseaux, entretiennent avec leurs États. On se limitera ici aux exemples de l’Afrique du Sud et du Sénégal.
En première observation, ces réseaux alimentent des rapports « ambigus » avec leurs États et entretiennent des relations entre attentes/dépendances (voire appartenance) et exigences/revendications. À l’inverse, les États nourrissent des relations d’ordre démagogique/électoraliste/clientéliste, afin d’asseoir leur popularité et de s’informer sur les débats qui traversent la société civile, ses dispositifs, formes d’organisation et activités. Cet échange se situe dans un contexte mondialisé, perméable aux environnements extérieurs, notamment occidentaux, et s’inscrit dans un renouvellement de la colonialité, à savoir et pour simplifier, l’ensemble des rapports de domination produits par l’expansion du capitalisme.

Deux types de réseaux demandent à être différenciés en Afrique. Les « féminins » et les « féministes ». Les premiers englobent tout ce qui a trait à la mise en application de l’aboutissement de l’agitation des deuxièmes, qui se placent dans la sphère des luttes, se battent pour l’égalité, par l’acte politique. De plus, les écarts générationnels renversent certains équilibres archaïques, isolent certains réseaux, les affaiblissent, entretiennent ou produisent de nouvelles divisions.
Afin de déconstruire ces dichotomies, nous devons remonter aux sources, celles de la naissance récente des États, hérités de la colonisation. Comme le souligne Fatou Sow, depuis les indépendances, la chute de l’apartheid et l’avènement des démocraties parlementaires, les lois, les discours politiques, l’activité des partis sont restés dans le domaine masculin. L’exercice de la citoyenneté demeure un privilège réservé aux hommes. Pour agir sur le politique, les militantes africaines doivent donc se créer des espaces spécifiques, en marge de l’officiel, tout en exprimant un soutien.
Au Sénégal, par exemple, les sujets de discrimination aussi variés que l’accès à la terre, au crédit, à la santé, à l’éducation, à la contraception, à l’autorité parentale, au pouvoir, ou aux technologies, ou encore la polygamie, les violences, la sexualité, sont discutés au sein des associations de femmes et non des partis politiques, y compris progressistes.
Même si les associations de femmes sénégalaises ont toujours existé et sont systématiquement venues en soutien aux partis dans leur conquête de l’exercice politique, elles ont toujours été considérées comme animatrices plutôt que comme actrices. Leurs luttes ne sont pas reflétées par la hiérarchie du pouvoir, au point que certaines s’en soustraient bien volontiers.
Par ailleurs, les épouses des chefs d’État s’arrogent la place de porte-parole en matière de droits des femmes et de fait, étouffent les luttes des organisations de femmes ou féministes.
Ensuite, les militantes politiques ne s’approprient pas majoritairement les canaux de communication, à forte domination masculine. Elles restent critiques et en marge. Elles n’ont pas pour objectif principal d’infléchir les lignes éditoriales de ces canaux, d’y instaurer de nouvelles règles de gouvernance plus démocratiques et de créer de nouveaux modes de transmission de savoirs.
De l’autre côté, en Afrique du Sud, l’ANC a toujours su déployer un discours égalitaire en matière de genre, intégré dans une rhétorique éthique plus large qui inclut la prise en compte des divisions de classe et de race. Cette position a pour conséquence directe de refouler l’abolition du patriarcat, ce qui se traduit chaque jour dans les faits par une augmentation des violences, une inflation du sida chez les femmes, des écarts de richesse entre homme et femmes, etc. L’effort politique des organisations et réseaux de femmes n’est pas reconnu.
Pourtant, le vote des différentes lois sur l’égalité, des lois anti-discriminatoires et de la politique de discrimination positive (affirmative action) depuis 1993, a bénéficié aux femmes. Néanmoins, pendant la lutte de libération nationale, les femmes, considérées comme « membres auxiliaires » de la nation, re-productrices d’enfants – pour la révolution –, ne sont pas entrées à égalité dans le pouvoir anti-apartheid. Parler d’inégalité de genre était taxé de divisionnisme. La transition vers une démocratie libérale a occulté le rôle des femmes, concentrée qu’elle a été sur les actions des élites. Le genre a petit à petit trouvé une fonction latente qui consiste à valoriser le discours sur les droits des femmes au détriment de la lutte pour rendre ces droits effectifs.
Aujourd’hui, on assiste à un masculinisme d’État qui se manifeste au sein de l’équipe dirigeante par l’affirmation d’une forte identité sexuelle masculine (y compris chez les femmes en position de pouvoir), en tant que seule force possible, seule expression de puissance possible. Ce masculinisme est devenu une politique publique depuis la présidence Zuma en 2008. Ce parti pris se double d’un traditionalisme revendiqué qui traduit une position défensive de la part de la plupart des dirigeants de l’ANC.
De fait, l’État sud-africain en souhaitant assurer son rôle de modèle africain surenchérit en matière de violences épistémiques – c’est-à-dire hiérarchisées de pensée – perpétuées par l’Occident. Ses dirigeants répercutent notamment la concurrence entre États qu’ils subissent sur les organisations féministes qui témoignent de l’écart entre législation et réalité en matière d’égalité. Autrement dit, les organisations et réseaux qu’elles constituent représentent une menace à la rhétorique populiste du gouvernement.

Les aléas des gouvernances des réseaux locaux

En Afrique du Sud ou au Sénégal, les acteurs de l’égalité de genre sont depuis une vingtaine d’années confrontés aux dictats d’une institutionnalisation du genre qui d’un côté permet des avancées théoriques essentielles mais de l’autre encadrent, immobilisent les réseaux à coup de programmes imposés par les institutions internationales et des financements qui vont avec.
Ensuite, l’ongéïsation des organisations et la mise en exergue de l’héritage marxiste des luttes de libération nationale font émerger de nouveaux féminismes, parmi lesquels le féminisme islamique, qui ne remet en rien en cause les fondements du patriarcat, mais préfère dénoncer l’occidentalisation des luttes.
Cette situation renvoie alors quelques militantes à des formes d’activisme plus radicales ou innovantes et à la politisation des concepts de domination, citoyenneté, justice, égalité ou gouvernance. Certaines féministes africaines sont en train de revisiter leur stratégies d’intervention et investissent de nouvelles pistes comme l’intersectionnalité, la transversalité des relations entre race, classe, genre, ou encore le lien entre nationalisme, religion et politiques de genre. Les formes de radicalité en Afrique restent néanmoins à définir. Ne sont évoqués ici que quelques exemples.

Résistance féministe par la libre expression

La mémoire des femmes est devenu depuis une dizaine d’années en Afrique du Sud, le lieu où s’organise la résistance. Il s’agit en effet moins d’inventorier des récits individuels de femmes ayant vécu l’apartheid, comme l’exemple de l’entreprise mémorielle du Rwanda contre le génocide, que de faire émerger des savoirs non savants portés par des femmes de la base, en milieu urbain ou rural, qui révèlent leur intime.
Même si une analyse plus approfondie reste à mener, parmi les initiatives que j’ai observées, beaucoup vont dans le sens de la valorisation de paroles de femmes, en audio ou vidéo, par écrit, ou sur Internet, qui procèdent davantage d’une interrogation des formes de domination, y compris dans le domaine des connaissances. Elles tendent à inverser les rapports de subordination et instaurent une nouvelle approche des relations entre sujets et objets, en passant par la révélation de l’invisible.

Utiliser l’Internet pour interroger le genre

Il est également question d’usages d’Internet pour interroger le genre. Par exemple, le Sénégal connaît une population jeune. Avec elle, la culture qui s’impose. Notamment, le hip hop. En son sein, des rappeuses qui se revendiquent féministes. Elles se battent pour l’égalité des droits hommes/femmes, la démocratie et la liberté dans leur pays, se battent contre les carcans et « dénoncent les injustices ». Plus largement, elles ambitionnent de construire un réseau de rap féministe africain, notamment par le biais de l’utilisation des réseaux sociaux numériques. Dès le début des années 1990, un groupe s’est imposé, Alif, Attaque libératoire de l’infanterie féministe. Les paroles de leurs chansons abordent des sujets totalement tabous comme le viol par son père d’une jeune fille, qui, enceinte, pense au suicide, ou encore les disputes jalouses de co-épouses, ou encore la mort vue de près par une excisée. Ce qui ne se discute pas aux tribunes ou dans les foyers s’écoute désormais à la radio ou sur Internet.
À l’autre bout du continent, en Afrique du Sud, les jeunes femmes du New Women’s Movement utilisent Facebook comme stratégie de communication concertée, au niveau national, facile et gratuite, qui permet d’échanger sur les pratiques et de créer une dynamique interrégionale.

Conclusion

En conclusion, nous pouvons souligner la diversité des réseaux de femmes et féministes africains, ce qui les lie et ce qui les éloigne, en tant que caractéristiques produites par l’héritage de la colonisation. Les divergences comme les alliances au sein de ces réseaux sont produites par la colonialité tout autant qu’elles forment les bases de la production du renouvellement de cette colonialité, par les espaces que ces divergences-alliances amènent à occuper, par les stratégies qu’elles obligent à mettre en œuvre, par les modalités d’action qu’elles s’emploient à différencier.

Joelle Palmieri
26 juin 2014

 

Intervention lors du colloque REAF organisé par le LAM, Panel Genre en Action : « Réseaux transnationaux de femmes d’Afrique et de la diaspora : obstacles et apports », 1er juillet 2014

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