Les Pénélopes, huit ans d’Histoire féministe

penelopes_politiquesDans cet article, je suis obligée d’assumer ma double posture : celle de journaliste et de politiste. Cette assomption me permet à la fois de témoigner et de donner à penser. Je pars en effet dans ce texte de l’observation d’une expérience éditoriale féministe internationale, volontairement construite en tant que média comme mode d’expression et mode d’action politique, pour ré-ouvrir un débat féministe contemporain. L’idée est de croiser les regards sur les questions qui ont animé l’agence de presse qui a porté ce média il y a plus de dix ans, et de rendre compte d’une dynamique toujours existante de réseaux de résistances et d’alternatives aux rapports de domination en contexte de mondialisation. Il s’agit en outre d’analyser en quoi la création éditoriale, en particulier sur Internet, peut être politique alors que les usages des TIC (technologies de l’information et de la communication) peuvent rester institutionnels, voire purement techniques, technicistes. De la même manière, il est question de réfléchir à la dynamique transgressive de l’activité éditoriale en tant que valorisation de savoirs, en particulier de femmes « à la marge », dont les rôles alloués les confinent à la périphérie ou à des rôles de subalternes.

Les Pénélopes : une agence de presse féministe

De février 1996 à avril 2004, l’Agence de presse internationale féministe Les Pénélopes a relayé tous les mois sur le web (anciennement penelopes.org) des informations émanant de réseaux de femmes en lutte ou en mouvement dans le monde entier. A travers brèves d’actualité, agenda des actions, critiques de livres, reportages, portraits, articles de fond, dossiers thématiques et chroniques, l’agence ouvrait ses colonnes à des femmes, partout dans le monde, sur des sujets tels que les conflits armés, les violences sexuelles, la prostitution, la pornographie, les droits, l’immigration, le travail, l’économie, le politique, la santé, l’éducation, la communication, l’art, les féminismes, l’histoire des femmes… Chaque édition mensuelle du magazine électronique confrontait faits et analyses. Elle s’ouvrait sur une Humeur, « coup de gueule » sur l’actualité en marche.
L’expérience ne s’est pas cloisonnée aux murs du seul site Web (les réseaux sociaux numériques n’existaient pas encore) puisque les Pénélopes – des journalistes mais aussi des étudiantes dans de nombreux domaines et des géologues, astrophysiciennes, secrétaires, infirmières, informaticiennes, vidéastes, en activité ou au chômage, etc. – ont créé en 2000 la première télévision féministe interactive, Cyberfemmes – 52 émissions en direct ont été produites chaque semaine pendant un an, incluant une quotidienne pendant le Sommet onusien Pékin+5 –, et une radio en ligne, Voix de femmes, qui avait pour objet de croiser les regards féministes entre Europe de l’Est et de l’Ouest.
L’agence a également fait partie ou créé de multiples réseaux média ou non, féministes ou non, dont l’Observatoire mondial des médias, le Réseau international Genre et médias issu de la Conférence de Pékin, le Réseau international femmes et économie solidaire et son antenne française, pour laquelle elle a produit quatre sites web et quatre documentaires vidéo, dédiés à quatre expériences portées par des femmes migrantes dans différentes villes de France (St-Denis, Nantes, Lodève, Marseille).

Traquer les paroles des subalternes

Pour chaque initiative média, il s’agissait pour le moins de transmettre et d’échanger des informations de et par les femmes partout dans le monde – objet de l’association porteuse de l’agence – mais surtout de faire des différents médias créés des bases de lancement des paroles de femmes, qu’on considérait porteuses d’alternatives, de luttes, de paroles transgressives aux rapports de domination de « race », de classe et de genre.
En cette période – 1996/2004 – où Internet était très peu utilisé par les femmes et les féministes plus précisément, nous – je dis « nous » car j’étais présidente de l’agence – nous étions déjà et, sans le savoir du point de vue théorique, en train de donner corps à la subalternité des femmes de la « base », ici et ailleurs, c’est-à-dire, comme le définit Gayatri Chakravorty Spivak, celles qui n’ont pas « socialement » la parole, celles dont la pensée n’est pas représentée et qui en viennent à gérer au pied levé ou par choix ce qui est globalement et socialement considéré comme périphérique, à savoir le quotidien… Parce que nous nous intéressions à qui parle, et donc à qui fait l’information, plutôt qu’à l’information à proprement parler, nous entrions par la porte des médias, le plus souvent bannie par les universitaires, dans l’antre des études subalternes. Nous alimentions sans retenue, le débat sur ce qu’on ne nommait pas alors comme tel, mais qu’aujourd’hui je qualifie de colonialité numérique. Explication. En partant de la théorie développée par Anibal Quijano, complétée par celle de Michel Cahen, je peux définir cette colonialité ainsi : l’ensemble des rapports de domination produits par la reproduction patriarcale de la mondialisation, du capitalisme et de l’occidentalisation, et antérieurement du colonialisme. Cette colonialité crée un déracinement épistémique – c’est-à-dire hiérarchisé des savoirs faisant ignorance. Elle va à l’encontre de la visibilisation des savoirs, méprise leur historicisisation, contextualisation, genrisation. En cela, elle fait violence épistémique, comme la décrit encore une fois si bien Gayatri Spivak, entre États, et en particulier entre États occidentaux et de la périphérie, tels que définie par Achille Mmembé, entre États et populations, entre élites et populations de la « base », etc. À ce titre, elle interroge les usages des médias, en particulier les médias numériques, en tant que supports d’information et de savoirs, pouvant créer et faire évoluer la pensée, en particulier la pensée féministe.

Usages des TIC : entre institutionnalisation et transgression

Cette colonialité est en effet à la fois productrice de relations sociales hiérarchisées faisant obéissance et donc domination – selon la définition qu’en donne Hannah Arendt –, et est contreproductive, dans le sens où elle permet de libérer un pouvoir transgressif. Nous allons voir comment et en quoi.
Pour ne se limiter qu’à Internet, par les activités de l’agence, et ensuite par mes travaux de recherche, j’ai en effet pu démontrer qu’il existe à la fois des usages institutionnels des TIC alimentant les rapports de domination existants et des usages transgressifs, en particulier de genre.

Commençons par les usages institutionnels.
Depuis les années 1990, beaucoup de militantes des droits des femmes ou des féministes ont construit avec les TIC une relation individuelle relevant de la dépendance voire de l’addiction – j’en suis –, qui leur permet d’être en connexion partout dans le monde, ou de faire de ces outils, et en particulier de l’Internet, un objet de création numérique. Pas nécessairement un média. La plupart de ces militantes de la première heure ont toujours considéré les TIC comme un prolongement de leur engagement, et en particulier celui pour la liberté, la démocratie, l’indispensable égalité hommes/femmes, ou encore le féminisme.
Elles ont estimé que l’informatique, le téléphone mobile ou l’Internet allaient leur permettre d’aller plus loin sur le chemin de la transformation sociale. Aussi, très vite, elles ont interrogé d’un point de vue politique et social ce nouvel environnement. Elles ont posé les questions de savoir si, comme dans la vie réelle, ce nouvel espace allait renforcer les discriminations, creuser les écarts, créer des frontières, multiplier les formes de domination ou au contraire étendre les approches stratégiques d’obtention de davantage de droits pour les femmes, de lutte contre les discriminations, d’abandon du patriarcat, de luttes contre les dominations coloniales, sous toutes leurs manifestations. Elles se sont demandées si cet espace allait permettre de valoriser des alternatives féministes.
Ces questions ont engendré deux courants : celui de l’appropriation institutionnelle des TIC par des femmes, telle qu’elle est globalement pratiquée par le mouvement « Genre et TIC », voire majoritairement par les organisations féministes, et celui qui a été nommé le « cyberféminisme ».
L’analyse de ces deux courants m’a amenée au constat suivant. Pour les deux courants, les TIC restent systématiquement un but à atteindre pour les femmes, ce qui reste, pour moi, une interrogation.
Je vais vous expliquer en quoi. J’ai établi qu’il existe une institutionnalisation des TIC, héritée de la naissance de la « société de l’information ». Je peux en effet affirmer que l’institutionnalisation des TIC a pour caractéristique d’être prescrite par les décideurs des politiques de TIC (États et entreprises privées du secteur) et surtout de ne pas consulter les personnes pour lesquelles ces politiques sont écrites : en particulier des femmes, sans différenciation de classe ou de « race ». J’ai pu démontrer, quantitativement et qualitativement, qu’en souhaitant répondre aux besoins des femmes, en voulant les aider, leur venir en soutien, ces politiques entérinent le pouvoir de ceux qui les dictent (hommes et femmes) et avalisent les processus verticaux tant de génération de contenus, de contrôle des infrastructures ou de décisions. En n’étant structurellement pas égalitaire, en renforçant des rapports de dépendance, cette institutionnalisation, quoiqu’empruntant largement le terme genre, l’exclut de ses pratiques. Aussi, en n’interrogeant pas cette institutionnalisation, en prescrivant l’usage massif des TIC, sans regard critique sur la société qui les porte, on s’éloigne du féminisme.
Continuons maintenant par les usages transgressifs.
Ils sont peu nombreux, dispersés dans le temps et l’espace, parfois éphémères, peu fédérés. Ils passent par exemple par la libération de savoirs intimes de femmes de la « base » en milieu urbain ou rural en Afrique du Sud. Ou encore par la création de blogs par des jeunes des deux sexes dont les contenus portent sur l’usage des TIC comme outils d’appropriation de la citoyenneté pour lutter contre l’excision en Afrique de l’Ouest. Ces savoirs sont rendus visibles sur des médias numériques par des intermédiaires, le plus souvent des féministes, que je qualifie de « passeures de savoirs ». Ces intermédiaires sont moins des journalistes que des militantes qui scrutent chez les subalternes, ce qui fait information, c’est-à-dire ce qui donne forme – « informare » – au quotidien. La nuance qui consiste à considérer son interlocuteur – en l’occurrence son interlocutrice – ici, celle qui vit le quotidien du terrain, comme on a coutume de le qualifier, comme son égale, ayant en quelque sorte autant de qualification que soi – journaliste, rédactrice, etc. – autant de savoir, pour créer une information est ici fondamentale. Elle transforme l’idée de média.

En cela, ce qui caractérise les alternatives que je viens de citer est qu’elles donnent des pistes de réflexion à la théorie féministe. 1°) Elles repartent du vécu quotidien, 2°) elles requalifient le genre à sa juste valeur par l’analyse des inégalités liées aux multiples identités dans un contexte mondialisé qui renforce la hiérarchisation des pouvoirs, et 3°) elles fouillent des stratégies de contournement de l’expression publique des rapports de domination via les savoirs du privé, de l’intime, de l’invisibilité.

Conclusion

Pour finir, dans un ouvrage dédié à l’expérience de l’agence et intitulé « Les Pénélopes : un féminisme politique », nous interrogeons les lecteurs sur la pertinence contemporaine des usages des TIC en tant que média. Et résolument, nous répondons : « ne nous laissons surtout pas abuser par l’illusion de l’universalité : les luttes se vivent toujours au quotidien, là où le vécu les inspire, là où l’imagination stimulée par l’urgence reprend le pouvoir. Dans le réel. Aussi, continuons à nous détacher des modèles et des normes, et à nous emparer des TIC comme outil critique et véhicule de nos mémoires, de nos savoirs. »
Joelle Palmieri
12 janvier 2015

Eléments bibliographiques

Cahen, Michel, Africando, Bilan 1988-2009 et projets 2010-2018 dans le cadre d’un Rapport pour l’habilitation à diriger des recherches, 2011, p. 68, , consulté le 16 décembre 2014.
Dorlin, Elsa (dir.), avec la collaboration d’Annie Bidet-Mordrel 2009, Sexe, race, classe : pour une épistémologie de la domination, Paris : PUF, coll. Actuel Marx/Confrontations, 320 p.
Haralanova, Christina & Palmieri, Joelle 2008, Strategic ICT for empowerment of women, WITT Training Toolkit – Women’s Information Technology Transfer (WITT), Internet Rights Bulgaria, février 2008
Hawthorne, Susan & Klein, Renate (dir.), CyberFeminism: Connectivity, Critique and Creativity, North Melbourne, Spinifex Press, 1999, 288 p.
Leon, Irene, Género en la revolución comunicacional, Quito, ALAI, América Latina en Movimiento, 2005, , consulté le 8 juin 2010.
Mbembe, Achille 2000, De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris : Karthala, 293 p., p. 139-140.
Palmieri, Joelle 2012, « Les femmes non connectées, une identité et des savoirs invisibles », in Recherches féministes, vol. 25, n°2, 2012, pp. 173-190
Palmieri, Joelle 2012, « Technologies : produits du pouvoir et productrices d’impuissance », in Revue Sophia, actes du colloque d’octobre 2011 « From cyborgs to Facebook, technological dreams and feminist critiques », juin 2012, pp. 108-127
Palmieri, Joelle 2010, « Révéler les féminismes sur le net », in Femmes et médias-Médias de Femmes, Université des femmes de Bruxelles, éd. Pensées féministes, numéro 2, 2010 (janvier 2011), pp. 93-98
Plant, Sadie, « Feminisations: Reflections on Women and Virtual Reality », in Hershman Leeson, Lynn (dir.), Clicking In: Hot Links To A Digital Culture, Bay Press, 1996, 372 p., p. 37.
Spivak, Gayatri Chakravorty 1988, Can the Subaltern Speak? (Les Subalternes peuvent-illes parler ?, traduction française de Jérôme Vidal, Paris : Amsterdam, 2006), in Nelson, Cary & Grossberg, Lawrence (dir.), Marxism and the Interpretation of Culture, Chicago : University of Illinois Press, 738 p., p. 271-313.

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