Quand le point de vue s’emmêle

Dans cet article, Christian Larivée, étudiant en maîtrise de philosophie à l’Université de Montréal, part du postulat que la théorie du point de vue, qu’il nomme standpoint, prend ses racines dans le marxisme. À ces fins, il propose une définition : « un outil méthodologique mis au point au sein du courant féministe afin de permettre une meilleure compréhension de la structure de l’oppression et de la marginalisation des femmes ». Et il prend comme terrain d’investigation la science. La pratique et les résultats scientifiques sont empreints de subjectivité, liés à leurs auteurs et aux « relations de pouvoir » qui les traversent. Ils sont socialement situés – il reprend ici à son compte les thèses de Sandra Harding. Et d’emblée, l’auteur emprunte un raccourci : « la science contribue à faire croire, au groupe dominant comme au groupe dominé, que la subordination des femmes est un principe d’ordre naturel, normal et inévitable ». Il associe ainsi implicitement subjectivité de la science, oppression des femmes, subalternité et domination. Somptueux mélange de concepts qui nie les distinctions entre domination et oppression, occulte les rapports d’aliénation, les paradoxes de la subalternité et entérine la victimisation des dominés.

C’est alors que par un enthousiasme sans mesure, l’auteur s’engage à expliquer à son lectorat en quoi cette théorie puise ses sources dans le marxisme. Citations de Lorraine Code, Alison M. Jaggar et de Theodor Wiesengrund Adorno à l’appui, Christian Larivée compare la « souffrance causée par la domination masculine » et celle du prolétariat causée par le capitalisme. Il évoque la nécessité de lutter contre la domination qui passe en « premier lieu, [par] une lutte pour la conscience de soi ». Cette individualisation/psychologisation des luttes lui permet d’affirmer sans la discuter la notion de « souffrance » du prolétaire, des femmes, objets de domination et non sujets de leur existence. De plus, il les isole : les femmes se rebellent contre le patriarcat, source de leur souffrance propre, alors que les prolétaires le font contre le capitalisme. Les femmes et les prolétaires semblent incarner deux catégories dissociées compte-tenu de leur potentielle domination singulière. Pourtant à plusieurs reprises, l’auteur englobe « les femmes » sous le terme « classe » sans jamais le justifier.

Ensuite, Christian Larivée loue les efforts des théoriciennes du point de vue, dans leur construction d’une analyse critique de la domination, qui s’applique à nommer l’invisible, en identifiant le concret, le quotidien, le matériel. Mais c’est pour mieux nourrir sa propre épistémologie de la domination : « l’oppression, la marginalisation et la subordination des femmes » sont inéluctables. Par ailleurs, il reproche à ces scientifiques une vision peu claire de leurs objectifs et les opposent en cela aux marxistes : « l’abolition de la propriété privée pour tous ». Au point qu’il se permet quelques conseils à leur intention, prônant des notions de tolérance versus antagonisme, ou les prévient de toute tendance à se jeter à corps perdu dans la pratique des élites « porte-paroles », communément admise dans le marxisme. Il leur accorde néanmoins des avancées épistémologiques notables liées à la fabrication de l’objectivité du dominé, en situation d’oppression.

Notons enfin que, dans l’ensemble du texte, les féministes forment un tout uniforme, que l’auteur fait côtoyer sans gêne avec les théoriciennes du point de vue. La nuance entre les différents courants de pensée féministes n’est pas au rendez-vous.

Aussi, gageons que dans un prochain essai épistémologique, Christian Larivée s’appliquera à se situer et à déconstruire son propre imaginaire scientifique, sous tension, ballotté entre théories, bercé entre théorie et méthode, afin de nous faire partager ses savoirs spécifiques.

 

Larivée, C. (2013) « Le standpoint theory : en faveur d’une nouvelle méthode épistémologique », Ithaque, 13, p. 127-149. – http://www.revueithaque.org/fichiers/Ithaque13/Larivee.pdf

 

Joelle Palmieri

13 février 2015

 

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