Scruter la bête noire

Ils étaient là. 5 pour trois bureaux. Trois bureaux pour un village de 2500 habitants. A peine 2100 votants. Balourds, mal à l’aise, isolés. La mine patibulaire. Stricte. Austère. Chagrine. Hébétée parfois. Inquisitrice. Méfiante. Peu affable. Scrutatrice. Les scrutateurs, hommes et femmes, du Front National de Néoules, dans le canton de Garéoult dans le Var. Des caricatures. On aurait eu à les inventer on aurait pas mieux fait. Ils n’ont adressé la parole à presque personne, sauf peut-être aux élus locaux dans le but de leur rappeler la stricte loi. Ils ont été bien formés. Informés. Parmi eux, deux femmes. Une d’entre elles a adhéré au parti une semaine avant les élections. Ils sont arrivés avant l’ouverture à 8h et sont restés bien après les résultats des départementales du village à 19h – 62% pour le PS, 38 % pour le FN – dans l’attente de ceux du canton. 20h30. Verdict final : le parti d’extrême-droite l’emporte avec à peu près 650 voix d’avance. 52% contre 48%. Dans la salle, la déprime se lit sur tous les visages. Sauf sur les leurs. Cinq visages ravis contre soixante faciès déconfis, au moins. Qui sont ces militants venus de nulle part ? Personne ne les connaît au village. Et eux, ne connaissent personne. Pourtant ils sont là et fiers de l’être. Les autres, ceux qui ont voté pour le parti de ces militants venus d’ailleurs, pavanent désormais. Se sentent légitimes. Ouvrent leur gueule. Sur les marchés, au tabac, à la sortie des écoles, dans la rue… Y compris dans cet îlot écolo-progressiste-humaniste du marécage droitiste, conservateur et raciste, de cette Provence verte tant appréciée par les touristes[1]. Les langues homophobes, racistes, sexistes, négationnistes, se délient. Elles avaient déjà cours. Dans des cercles réduits. Des entre-sois. Où la lutte contre la couardise n’a pas lieu d’être. Où l’estime de soi se mesure à l’argus de ses véhicules, valeurs mobilières ou immobilières ou encore à celui de sa haine. Contre l’autre. Contre le « système ». Aujourd’hui, ces langues pendent. Comme des condamnés à des potences. Et le public regarde le spectacle. Hébété. Lui aussi.

Joelle Palmieri
8 avril 2015

[1] Dans seules quatre communes sur douze de ce canton, la liste portée par le PS est arrivée en tête.

Publicités
Comments
One Response to “Scruter la bête noire”
Trackbacks
Check out what others are saying...


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :