Parlons chiffres…

IMG_0484… Une fois n’est pas coutume. Le 14 septembre dernier, une agence européenne « chargée des frontières extérieures de l’espace Schengen », dénombre « 500 000 hommes, femmes et enfants aux frontières de l’UE au cours des huit premiers mois » de l’année en cours. Ils étaient 280 000 pour les douze mois de 2014. D’où « la crise ». Les Syriens arrivent en tête : 27,9% des entrées en 2014, devant les Erythréens (12,2%), les Afghans et les Kosovars (ex-aequo à 7,8%). Ainsi, près de la moitié des personnes ciblées par les caméras proviennent des seuls Syrie, Erythrée, Afghanistan et Kosovo, tous pays en guerre, en post-conflit ou en régime dictatorial, devant le Mali, l’Albanie, la Gambie, le Nigeria. Plusieurs séries de questions se posent. Tout d’abord, ces personnes sont-elles des réfugiés ? des migrants ? Ensuite, viennent-ils pour fuir la répression ou pour survivre économiquement ? Et, tout cela est-il neuf ? Et enfin, sont-ils des hommes ? des femmes ? des enfants ?

La première série fait polémique à elle seule. En droit international, le « réfugié » est le statut officiel d’une personne qui a obtenu l’asile d’un État tiers. Il est défini par une des conventions de Genève, signée en 1951 et ratifiée par 145 États membres de l’Onu. Ce statut peut être « perdu » si la situation dans le pays d’origine a changé, si la personne y est retournée volontairement ou encore si elle a changé de nationalité. Le « migrant » lui est une personne qui effectue une migration, c’est-à-dire, selon le Larousse, qui se déplace volontairement dans un autre pays ou une autre région « pour des raisons économiques, politiques ou culturelles ». C’est bien le cas de toutes ces personnes aux frontières européennes. La bascule sémantique ou juridique régulière du statut de migrant à celui de réfugié devient alors politique. Elle met en opposition des personnes, qui viennent toutes de l’extérieur du territoire national. Elle divise. Elle les met en danger. Toujours sur le qui-vive.

Pour répondre à la deuxième série de questions, il faut remonter au XVIIIe siècle… et ne prenons que la France. À partir de 1851, l’administration recense 380 000 étrangers, dont 63 000 Italiens. Et le chiffre ne va cesser d’augmenter : plus de 100 000 Italiens à la fin du Second Empire, 163 000 en 1876, 240 000 en 1881 et 330 000 à la fin du siècle. En 1914, La France compte 420 000 Italiens, 287 000 Belges, 105 000 Espagnols, 102 000 Allemands et 72 000 Suisses. C’est ce qu’on nommera la « première vague d’immigration ». Entre les deux guerres, l’État prend en charge une nouvelle vague d’immigration – la « deuxième » : Polonais, Tchécoslovaques, Russes, Arméniens, Allemands, Italiens, Espagnols, pour la plupart des réfugiés politiques. En 1931, on dénombre 2 890 000 étrangers en France, soit 5,9 % de la population totale. Parmi eux, la minorité est composée d’environ 100 000 Maghrébins, 5 000 Indochinois, 5 000 Africains subsahariens et 10 000 Antillais de nationalité française. Ces étrangers, majoritairement des hommes, viennent principalement combler les pertes humaines dues à la guerre et travaillent dans les entreprises françaises, en particulier du bâtiment. La « troisième vague d’immigration » commence à partir de la seconde guerre mondiale et est caractérisée par une immigration « de regroupement familial ». On compte alors essentiellement tout d’abord des Espagnols (600 000 fin 1960) et des Portugais (700 000 en 1970) puis des travailleurs des anciennes colonies : Maghreb (800 000 Algériens en 1982) et Afrique subsaharienne. On note également la présence de réfugiés politiques (Hongrois, passant de 12 000 à 20 000 entre 1955 et 1959 et 2 500 Tchèques en 1968). Fin des années 2000, le chiffre des entrées permanentes avoisine 104 000 alors que 145 000 personnes acquièrent la nationalité française et environ 22 000 partent. Le nombre n’est donc pas la nouveauté, ni son inflation, ou si peu.

La réponse à la troisième série de questions est donnée par l’Onu. Concernant la situation actuelle, le haut-commissariat des Nations-unies pour les réfugiés est formel : les hommes forment 72% du total des entrants, les femmes 13% et les enfants 15%. La crise est donc majoritairement masculine bien que les images diffusées ou les slogans utilisés tentent de faire croire le contraire. La psychologisation de la situation demanderait-elle de féminiser ou d’infantiliser le contexte ?

Qu’est-ce donc que cette « crise » ? Cherchons les réponses dans la terminologie choisie. Le mot crise vient du latin « crisis » qui signifie « assaut », et du grec « krisis (“κρισις”) » qui désigne le fait de séparer, de distinguer. On est au cœur du sujet. Ce qu’exposent les médias et dirigeants occidentaux (européens de l’Ouest et nord-américains) c’est leur volonté de distinguer d’eux-mêmes ces personnes tassées au-delà de murs érigés et recouverts de barbelés, ou cantonnées dans des gares, sur des voies de chemins de fer, perdues sur des embarcations. Désigner l’Autre comme différent, avant qu’il ne se confonde avec celui qui est déjà à l’Ouest. C’est ensuite le stigmatiser comme agresseur, initiateur d’un assaut « contre » ou « vers » des contrées qui lui sont étrangères. Un agresseur/victime de gouvernements « barbares » – la Syrie en tête d’affiche –, non occidentaux, au moment-même où la guerre à la « barbarie », au terrorisme islamique est officialisée, rendue banale. Alors, la militarisation du sujet passe à la trappe tandis que les vendeurs d’armes occidentaux continuent à faire fructifier leur business dans les pays que l’Autre fuit. Et, un agresseur/victime vient remplir les trous de main d’œuvre d’une économie occidentale défaillante, à bout de course. L’Autre continue ainsi à jouer son rôle de « contrôleur », celui qui dirige l’assaut, et de « contrôlé », celui qui fuit la guerre ou cherche à survivre. Ce contrôleur/contrôlé n’a toujours pas la parole, au point qu’on ne lui donne pas de sexe – il est désigné comme « homme, femme, enfant » alors qu’il est homme –, et qu’on l’infantilise – les émois se polarisent sur ces enfants, voire « un » enfant, qui meurent lors des traversées. L’Autre est subalterne : de la périphérie (non occidental), sans voix (il fuit la persécution ou la misère/est en quête de travail, de subsides) et aujourd’hui masculin. Reste à savoir ce qu’il advient des subalternes féminines des pays d’origine de leurs congénères masculins. En prison ? violées ? cloitrées ? à la rue ? en manifestation ? en résistance ? en attente d’une filière pour rejoindre un époux, un frère, un père ? pour venir seules ? J’aimerais tant le savoir.

Joelle Palmieri
22 septembre 2015

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Comments
3 Responses to “Parlons chiffres…”
  1. Claude Derhan dit :

    Joëlle Palmieri merci.
    J’aime beaucoup votre pénétration dans les moindres replis des discours, et votre lucidité sans complaisance ; les mots ne veulent rien dire par eux-mêmes, ce sont ceux qui les profèrent qui veulent, à moins qu’ils ne fassent que répéter (bêler) des choses entendues ici ou là.
    La raison n’est pas l’ennemie de l’émotion, contrairement à l’inverse.
    Je reste béat de constater, à propos de la guerre, qu’on puisse encore trouver des commentateurs s’étonnant, l’air sincère (? ), du fait que les faibles en sont les premières victimes, comme si c’était un dommage regrettablement collatéral : comme si le premier moyen de la guerre, le premier acte de guerre n’était pas de terroriser la partie faible du pays ennemi, sa population civile, et de s’en prendre en priorité aux plus faibles des faibles : les femmes et les enfants d’abord !
    L’arme la plus efficace, le meilleur rapport qualité/prix ? Le viol.
    Et ce sont les plus faibles des faibles qui n’ont effectivement pas les moyens de fuir la guerre.

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