Archiver des sites militants : lutter encore

JPEG - 76.3 koPourquoi archiver des sites militants ? Pourquoi celui des Pénélopes (Agence féministe internationale d’informations 1996-2004) en particulier ? Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Donner à lire, entendre, voir, maintenant et sur le Web, ce qui a été produit il y a quelques années par des collectifs actifs dans les mouvements sociaux, dont celui des femmes ou encore des logiciels libres. Ou les deux. Redonner vie à une expérience éditoriale, à une connaissance, des savoirs, à une dynamique de changement, vivante, en la livrant à la critique contemporaine. Transmettre, échanger, partager, une expérience collective, avec ses succès et ses déboires. Tirer des fils entre les analyses des faits, des discours ou des écrits dans des espace-temps éloignés à rassembler. Établir des parallèles, créer du lien, entre hier et aujourd’hui. Témoigner et donner à penser. Réfléchir ensemble. Faire acte de mémoire. Rester autonome. Continuer à lutter tout simplement.

L’exemple des Pénélopes

De février 1996 à avril 2004, l’Agence de presse internationale féministe Les Pénélopes a relayé tous les mois sur le Web (anciennement penelopes.org) des informations émanant de réseaux de femmes en lutte ou en mouvement dans le monde entier. A travers brèves d’actualité, agenda des actions, critiques de livres, reportages, portraits, articles de fond, dossiers thématiques et chroniques, l’agence ouvrait ses colonnes à des femmes, partout dans le monde, sur des sujets tels que les conflits armés, les violences sexuelles, la prostitution, la pornographie, les droits, l’immigration, le travail, l’économie, le politique, la santé, l’éducation, la communication, l’art, les féminismes, l’histoire des femmes… Chaque édition mensuelle du magazine électronique confrontait faits et analyses. Elle s’ouvrait sur une Humeur, « coup de gueule » sur l’actualité en marche.

L’expérience ne s’est pas cloisonnée aux murs du seul site Web (les réseaux sociaux numériques n’existaient pas encore) puisque les Pénélopes – des journalistes mais aussi des étudiantes dans de nombreux domaines et des géologues, astrophysiciennes, secrétaires, infirmières, informaticiennes, vidéastes, en activité ou au chômage, etc. – ont créé en 2000 la première télévision féministe interactive, Cyberfemmes – 52 émissions en direct ont été produites chaque semaine pendant un an, incluant une quotidienne pendant le Sommet onusien Pékin+5 –, et une radio en ligne, Voix de femmes, qui avait pour objet de croiser les regards féministes entre Europe de l’Est et de l’Ouest.

Pour chaque initiative média, il s’agissait pour le moins de transmettre et d’échanger des informations de et par les femmes partout dans le monde mais surtout de faire des différents médias créés des bases de lancement des paroles de femmes, qu’on considérait porteuses d’alternatives, de luttes, de paroles transgressives aux rapports de domination de « race », de classe et de genre qui vertèbrent les relations sociales. 
En cette période – 1996/2004 – où Internet était très peu utilisé par les femmes et les féministes plus précisément, Les Pénélopes permettaient à celles, ici et ailleurs, qui n’ont pas « socialement » la parole, celles dont la pensée n’est pas représentée et qui en viennent à gérer au pied levé ou par choix ce qui est globalement et socialement considéré comme périphérique, à savoir le quotidien, de prendre la parole. Nous rendions visibles et libres des savoirs, globalement méprisés par l’Histoire, la géopolitique. Ceux, intimes, de femmes de la « base » en milieu urbain ou rural en Afrique du Sud. Ou ceux, plus volubiles, de jeunes femmes dont les contenus portaient sur l’usage des TIC comme outils d’appropriation de la citoyenneté pour lutter, en Afrique de l’Ouest, dans les Balkans, en Amérique Latine… En mettant les auteures de ces savoirs non savants au cœur du processus d’élaboration de pensée, les Pénélopes ont placé les récits de leurs interlocutrices au centre de la transformation des rapports entre dominés et dominants. D’objets, elles sont devenues sujets. Ces récits, transformés en articles publiés, ou ces écrits directs ont introduit une nouvelle logique d’expertise, qui repose moins sur la connaissance académique ou institutionnelle, là où se sacralise le savant, que sur le vécu de la vie quotidienne. Les auteures, confrontées et pour beaucoup actrices de la survie quotidienne dans leur pays, sont alors devenues les réelles « expertes » du développement, de la crise économique mondiale, de la paix sociale, du politique…

Elles ont proposé l’exercice d’une démocratie qui valorise de fait la libre expression et l’égalité des expressions, comme deux composantes vertébrantes d’une société en mouvement. Une pratique que l’on pourrait qualifier de morale de l’invisible de la construction démocratique. En éliminant des angles morts, des zones d’ombre, de l’histoire en marche, du quotidien local, de la mémoire collective, cette démarche a ouvert des espaces embués, a créé le doute, levé le voile sur des oublis. L’invisibilité sociale dévolue aux auteures de ces articles a ainsi pu faire voler en éclats des clichés, idées reçues, encadrements, cloisons, parois et frontières, socialement construits ou politiquement créés.

De manière générale, ces histoires orales ou écrites de femmes « à la marge » ont créé leur carte d’identité, une cartographie du monde, qui a permis de les identifier, selon de multiples critères, générationnels, linguistiques, ethniques, culturels, parfois religieux, géographiques, mais aussi emblématiques, parmi leur entourage. Chaque identité qui s’est dite ou écrite a marqué un point dans la lutte contre la recherche d’un identitarisme, d’un particularisme, d’un traditionalisme, … À partir de cette identité, s’est développée une représentation du sujet, par lui-même ou par un autre, qui fait empreinte. L’ensemble de ces représentations ainsi générées a pu créer les bases d’une connaissance qui se partage, se discute, se multiplie, se nomadise, voyage. Fait mémoire.

À la différence de l’usage de Facebook, LinkedIn, MySpace… qui permettent de partager individuellement des photos, souvenirs, idées, avec ce qu’il est convenu de nommer des « amis », le tout dans des espaces propriétaires, cette démarche de valorisation de savoirs a créé dynamique, de réseau, parfois de contenus, de création de savoirs, en commun et en toute liberté. Cette expérience a partagé une mémoire collective, majoritairement féminine, qui plus est féministe dans le sens où elle s’est de fait opposée à la « blanche mâle occidentale ». Dans un ouvrage dédié à l’expérience de l’agence et intitulé « Les Pénélopes : un féminisme politique », le message est resté clair : « ne nous laissons surtout pas abuser par l’illusion de l’universalité : les luttes se vivent toujours au quotidien, là où le vécu les inspire, là où l’imagination stimulée par l’urgence reprend le pouvoir. Dans le réel. Aussi, continuons à nous détacher des modèles et des normes, et à nous emparer des TIC (technologies de l’information et de la communication) comme outil critique et véhicule de nos mémoires, de nos savoirs. »

S’inscrire dans l’histoire

L’expérience des Pénélopes comme les autres alternatives sont néanmoins construites sur du sable. Les mouvements sociaux n’ont pas la puissance de frappe financière pour disposer de centaines de serveurs dans des data-centers ; leurs opérations sont faites de bouts de ficelle et de pots de yaourt. Alors, quand meurt l’animateur d’un site anarchiste, quand l’équipe qui a fondé un site féministe passe à un autre projet, quand l’hébergeur Web d’un collectif de banlieue met la clé sous la porte sans prévenir, quand un serveur maison est volé lors d’un cambriolage ou tombe en panne de manière définitive, les données s’envolent. Quelques traces subsistent parfois ; si quelqu’un prend le temps de creuser, d’exploiter des « caches », en espérant qu’un robot quelconque soit venu indexer quelques pages. Au mieux, une rémanence, une évocation fugace…

Bien sûr, la disparition de ce fragment de l’histoire inquiète au-delà des cercles militants. L’irruption d’Internet comme tournant culturel majeur intrigue déjà les historiens ; des services publics lancent ça et là des initiatives (à la Bibliothèque nationale de France, à la BDIC de Nanterre). Des acteurs privés engrangent de gigantesques brassées de bits. Archive.org, initiative remarquable par son ambition, ses moyens, et son (semble-t-il) réel souci du bien public, entrepose dans ses disques durs tout ce qui lui tombe sous la main : livres, CD-ROM, jeux vidéos, sites web. Google de son côté a absorbé l’historique du réseau Usenet (mais semble moins désireux de le partager). Et — à notre corps défendant —, Facebook tend à aspirer l’essentiel des communications, même dans le monde militant.
Faut-il se reposer sur ces entreprises ? Les instigateurs de ces archives militantes ne le pensent pas. Les mouvements sociaux se doivent de rester autonomes, y compris dans la constitution de leurs archives et de leur histoire.

L’urgence de l’autonomie

Il est temps désormais de lancer une initiative afin de répertorier et de collecter nos propres informations, de manière à leur donner une petite chance de survivre à la prochaine saute de courant.

Le défi de cet archivage militant serait de créer des archives historiques ; proposer des sauvegardes ; produire des miroirs contre la censure (économique et policière) ; et se doter d’une documentation indépendante. La tâche est complexe, et pas seulement sur un plan technique, car ces archives concernent des personnes encore actives dans les mouvements, des ex-sans-papiers qui cherchent du travail, des militants récemment disparus, des bouts d’histoire joyeux et d’autres qui font encore mal.

Aujourd’hui, avec ces archives, il s’agit enfin de contredire l’immédiateté et l’abondance de discours faciles, sur mesure, sans fondement, le plus souvent populistes, détachés du contexte historique où ils se déploient. La constance de ces articles publiés il y a quelques années font en effet alternative de pensée, au moins pour leur objet, le plus souvent ancré dans l’intime, le vécu, le non superficiel, la non force, la non concurrence, le respect d’autrui, l’humanisme. On voit aujourd’hui à quel point les portraits, entretiens, textes d’analyse d’autrefois se détachent encore aujourd’hui naturellement des poncifs désincarnés, spéculatifs, dogmatiques, sexistes, le plus souvent sectaires, lus sur des tracts, véhiculés par les médias ou diffusés sur les marchés ou autres lieux publics actuels. Grâce à leur lecture, on ne pourra plus dire « on ne savait pas ».

Voir en ligne : Découvrez le site Veilles et Sauvergades : archives militants

Fil et Joelle Palmieri, 29 septembre 2015

=> Si vous désirez participer, de quelque manière que ce soit, à cette initiative, Ritimo vous invite à rejoindre la mailing-liste archivage-militantATrezo.net.

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Comments
2 Responses to “Archiver des sites militants : lutter encore”
  1. raimanet dit :

    A reblogué ceci sur Boycott.

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