Qu’est-ce qu’un « People’s Bae » ?

849x493q70RebeccaEFFRapeBAE. Un acronyme, “before anyone else”. Un diminutif de “babe, baby”. Usage en Afrique du Sud : “People’s Bae”. Le chouchou du peuple. Le chéri des Sud-Africaines, celui qui a « conquis le cœur des femmes à travers tout le pays », « complètement adorable et complètement macho à la fois ». Le fiancé glamour d’une actrice en vogue. L’érudit, doctorant en sociologie politique à l’Université du Witwatersrand. Le mélomane et crooner. L’élégant – il ne porte pas l’uniforme rouge de son parti, mais de beaux costumes. Le défenseur des droits des démunis, des laissés pour compte, et en particulier des femmes, sujettes à violence et à discriminations. Le jeune. Noir. Tout pour plaire, selon les médias locaux et internationaux. Mbuyiseni Ndlozi, 31 ans, porte-parole de l’Economic Freedom Fighter (EFF) – Combattants pour la liberté économique –, parti d’extrême gauche qui a fait un peu moins de 8% aux dernières élections municipales du 3 août 2016, veut se distinguer de ses ennemis : l’ANC et ses représentants, Thabo Mbeki, à peine cité, et surtout, Jacob Zuma, le violeur et corrompu.

L’homme politique joue sur les plates bandes de son camarade, Julius Malema, volontairement plus brutal, viscéral, peu subtil, viril. Un contrepoint tendance. Séduisant. À l’écoute. Ouvert. Pourtant, ancien militant des organisations de jeunesse South African Students Congress (SASCO), ANC Youth League (ANCYL) et Young Communist League (YCL) comme Malema, Ndlozi est l’héritier, malgré ce qu’il donne à voir et ce qu’il en dit, d’un sexisme structurel, ajouté d’un fort attachement à la hiérarchie des dominations : les questions de race passent largement en tête de celles de classe et de genre. Les discours pendant ces dernières élections ont à ce titre pris un tournant évocateur : les références à l’appartenance à une communauté raciale, quelle qu’elle soit, ont été banalisées et réitérées. Les dérapages du jeune député sont, à ces deux égards – sexiste et communautariste – et depuis le début de son mandat, nombreux.

En novembre 2015, à l’Assemblée nationale, lors d’un vote du budget, le jeune parlementaire s’est levé et en pointant du doigt Dean Macpherson, député de l’Alliance démocratique, parti libéral de centre droit, aujourd’hui principal rival de l’ANC, a déclaré : “I will not be monitored by a white boy” (« je ne serai pas surveillé par un garçon blanc »). La mise en exergue de l’appartenance raciale de son opposant politique va à l’encontre de la nation arc-en-ciel souhaitée par Mandela. Elle a d’ailleurs choqué. Elle s’inscrit en droite ligne de ce qui en son temps avait lié Malema et Zuma lors d’une campagne électorale commune appelée « 100% Zulu Boy ». Le caractère masculin, jeune, zoulou, en opposition aux autres ethnies, aux femmes, aux vieux, avait été mis en avant pour incarner la puissance du candidat Zuma, seul légitime à représenter le peuple.

Plus tôt, en janvier 2015, les médias locaux avaient soupçonné Ndlozi d’avoir violé et tué une femme durant la première conférence élective de son parti. Ses camarades lui ont aussitôt trouvé un alibi afin de le disculper mais l’affaire est ressortie sur Twitter peu avant ces élections de 2016 sans qu’aucune suite n’ait été donnée, hors mis la dénonciation par les membres de l’EFF des allégations mensongères de la part de l’ANC à l’encontre du beau révolutionnaire.

En août 2015, encore au Parlement, lors d’une altercation avec une ministre ANC du développement des PME, Ndlozi a traité sa collègue de « maîtresse » (“mistress”). Ce terme peut paraître banal, voire sympathique ou respectueux, mais replacé dans un contexte sud-africain, il prend tout son sens sexiste. Ce mot invoque une période – l’apartheid – pendant laquelle il était courant que les enseignants employés par le gouvernement ne soient pas payés à temps et où l’écart de rémunération entre femmes et hommes était énorme. Ensuite, enseigner et se marier, en tant que noire, était incompatible. Par exemple, Ruth Mompati, une des femmes-clés de la lutte contre l’apartheid, s’est mariée en 1952 et en conséquence a perdu son travail. Les lois de l’apartheid établissaient en effet que les « maîtresses », c’est-à-dire les enseignants noirs féminins, ne devaient pas se marier. Elle a dû renoncer à l’enseignement, étudier la sténographie et la dactylographie afin d’accepter un emploi de secrétaire. Beaucoup d’enseignantes noires se sont ainsi retrouvées sans aucunes autres alternatives professionnelles. A contrario les enseignants noirs de sexe masculin connaissaient une augmentation de salaire lorsqu’ils se mariaient, dans le but d’entretenir leur famille. Plus tard lorsque les lois ont été assouplies, les enseignantes mariées enceintes ont eu accès à un congé maternité, mais sans solde, alors que les femmes non mariées qui tombaient enceintes étaient sommairement licenciées. Pour simplifier, les « maîtresses » n’avaient aucune valeur, étaient considérées comme des sous-humains et traitées comme des esclaves. Y faire référence, c’est a minima exprimer du mépris envers son interlocuteur féminin et réitérer le paternalisme colonial.

Plus généralement, et depuis la création de l’EFF en 2012, Ndlozi ne se démarque pas de l’opinion majoritaire véhiculée par ses camarades masculins à propos de leurs collègues féminines : les femmes sont des êtres asexués ; elles peuvent symboliser des héroïnes qui inspirent, mais n’incarnent pas la lutte ; elles peuvent être victimes ; elles représentent des parents innocents, toujours en soutien. Dans tous les cas, elles sont invisibles, n’ont aucune autonomie, considérées comme n’ayant aucun intérêt politique différent ou divergent et aucune autre lutte à mener. Leurs points de vue sont toujours exprimés ou interprétés par des hommes. Les représentantes de l’EFF au Parlement vivent dans l’ombre de leurs collègues et y sont largement confinées.

Mbuyiseni Ndlozi incarne un masculinisme politique qui a la dent dure. En quelque sorte, le « People’s Bae » est l’exégèse de ce qu’il dénonce.

Joelle Palmieri
19 août 2016

 

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