Radicalisées…

IMG_8043.JPGFemmes, jeunes, radicalisées. De qui parle-ton, de quelle radicalisation et quelle attention leur est portée par les autorités et médias occidentaux ?

De classe moyenne, nées et vivant en Occident, pour le tiers d’entre elles récemment converties à l’Islam, les « califettes » font la Une des journaux français depuis une semaine. Ce n’est pas tant l’attentat raté du 8 septembre que trois d’entre elles fomentaient qui intéresse mais bien le fait que ce soit des femmes. Alors, les attributs affluent : « femme de », « compagne de », « cousine de »… d’hommes qui les « pilotent à distance », les manipulent, les téléguident. En Occident, l’idée de violence rime avec le masculin, les femmes étant cantonnées aux rôles d’épouses, en soutien, ou de victimes instrumentalisées par l’organisation terroriste. Traditionnellement les femmes donnent la vie quand les hommes donnent la mort. Elles sont douces et pacifiques alors qu’ils sont brutaux et belliqueux. Y compris en 2016, quinze ans après les attentats du 11 septembre au Etats-Unis… Imaginer le contraire est incongru sinon hallucinant, atterrant ou pire effrayant. Pourtant, quant il s’agit de violence légale, institutionnelle, dans la police, dans la gendarmerie, dans l’armée, les jeunes femmes sont glorifiées, sanctifiées, mises en exergue. C’est de fait la violence illégale commise de surcroit par des femmes, jeunes, racisées, qui fait peur.

Tout d’abord, ce n’est pas nouveau. Les militantes poseuses de bombes ou tueuses de la Fraction armée rouge (RAF) en Allemagne, des Brigades rouges en Italie, de l’OLP en Palestine, de l’ETA au pays basque, du PKK en Turquie, des FARC en Colombie, et bien avant elles, pendant la Résistance à l’occupant nazi en France et ailleurs en Europe, contre Franco en Espagne, du FLN pendant la guerre d’Algérie, ont été et demeurent la plupart du temps invisibles. Elles passent aux pertes et profits de l’Histoire alors que leurs homologues masculins sont soit des héros nationaux soit des ennemis publics. Publics.

Ensuite, le contexte a changé. L’époque est au numérique, ce qui d’une part change les moyens de propagande – l’EI connaît une forme très organisée et stratégique de l’utilisation des réseaux sociaux, des jeux vidéos, de la réalité virtuelle, etc. – et, d’autre part et surtout, ce qui installe la violence épistémique entre États, entre État et populations, dans le réel quotidien (la colonialité numérique). Concrètement, les jeunes femmes « radicalisées » s’auto-recrutent, avec aisance, sur Telegram, Facebook, Twitter et Tumblr, de copine à copine, en peer to peer, sans l’autorisation de quiconque et se voient ainsi conférer un pouvoir qu’elles n’ont pas dans leur société d’appartenance : paternaliste, raciste, ségrégationniste, inégalitaire, stigmatisante, institutionnellement violente (par exemple la France). La quête de l’égalité, de la justice, se fait sur le terrain de la concurrence avec un ou des États, occidentaux, et se mesure à la violence. En quelques sortes, ces jeunes femmes « radicalisées » réclament l’égalité à être violentes. Le reste compte peu, jugé occidental, colonial : l’égalité des droits, dans la prise de décision, au travail, dans le couple, etc. trop institutionnel, de façade ou illusoire, mais aussi le capitalisme, la mondialisation, la militarisation, la financiarisation des sociétés, tout autant institutionnalisés.

Aussi cette « radicalisation » se détache fortement de celle des Ulrike Meinhoff (RAF), Djamila Bouhired (FLN), Leïla Khaled (OLP), Izaskun Lesaka Argüelles (ETA), etc. mais aussi de Charlotte Delbo ou de Lucie Aubrac, très politisée et emprunte de projet (au choix ou conjointement) anticapitaliste, antiraciste, antifasciste, antinationaliste, anticolonialiste, antisexiste. Aujourd’hui la « radicalisation » s’associe davantage à un projet libéral (accumulation individuelle du capital, pas de redistribution égalitaire des richesses), fanatique, fondamentaliste, dogmatique, parfois raciste.

Elle s’inscrit dans la droite ligne des émeutes de banlieue de 2005 en France[1], au cours desquelles il s’agissait moins de mettre à bas un système capitaliste, policier et postcolonial, en contexte de forte montée du parti d’extrême-droite, que de prendre sa part du gâteau. Les émeutiers avait alors réagi à la violence par la violence, sans en changer les donnes. Ils s’étaient protégés derrière des populations condamnées en conséquence sans appel à la victimisation et à l’exclusion, au titre de la religion qu’ils avaient miraculeusement adoptée. Ils n’avaient en rien contesté l’oligarchie qui régit le système répressif, ni ses règles, basées sur la division de sexe, de classe, de race. Ils avaient re-produit les rapports de domination.

Il est à craindre que les « califettes » ne représentent que l’exégèse de cette tendance définie au début de ce siècle. Autant dire qu’elles s’éloignent sérieusement du féminisme.

Joelle Palmieri
15 septembre 2016

[1] Palmieri Joelle, « La pensée critique française a-t-elle disparu ? », in 2015, Revue Afroscopie, Paris : L’Harmattan, février 2015

 

 

Publicités
Comments
One Response to “Radicalisées…”
Trackbacks
Check out what others are saying...


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :