Alep, vue de l’orchestre

img_8170Vue d’Iran, Alep est libérée de ses terroristes sunnites. C’est donc la victoire. Vue de Russie, Alep est tombée, le meilleur moyen de mettre fin à la crise syrienne. Avec le Hezbollah libanais, et plus globalement avec les milices chiites (Irakiens, Afghans), les deux puissances de l’Est entendent, par Alep interposée, faire un pied de nez à l’Occident : ses simagrées humanitaires, qui n’ont comme réelle vocation que le profitable commerce (des armes, du pétrole, etc.), ne valent pas leur force militaire. Vue de Turquie, Alep représente une zone de sécurité, à sa frontière. Elle est aussi un moyen de se donner bonne conscience, de se redorer le blason européen en accueillant les réfugiés. Vue des États-Unis, de la France, et de leurs alliés arabes (Arabie Saoudite, Qatar, etc.), et, par voie de conséquence, vue de l’ONU, Alep se doit d’être sécurisée et en particulier ses civils et leur évacuation. Vue de Damas, Alep détruite matérialise le renouvellement du contrat assurance-vie du régime.

Alep est l’épicentre des luttes inter-nationales de pouvoir, et chacun des États présents autour de la table entend le faire savoir. Alep incarne l’exégèse des rapports de domination en renouvellement, des rapports de force entre centre (Occident) et périphérie (ici le Moyen-Orient et son allié la Russie).

Les enjeux économiques (ventes d’armes, gaz, pétrole, etc.) et militaires (bases de lancement) plantent le décor. En arrière-fond. À l’avant-scène, se joue une pièce où les guerriers mettent leurs épistémès en boucliers, pour mieux se protéger de leurs adversaires. À travers les réseaux sociaux numériques, et notamment Twitter à diffusion rapide –, plusieurs déclarations anti-impérialistes ont fusé, tout comme une quantité impressionnante de rumeurs non vérifiées : Alep aurait été le siège de meurtres de personnels hospitaliers par les forces armées russes, iraniennes et syriennes, du « massacre de 82 civils, dont 11 femmes et 13 enfants », d’« exécutions sommaires », « de personnes brûlées vives dans leurs maisons », de « viols et tortures sexuelles sur des hommes, des femmes et des enfants par les troupes de Bachar El Assad », d’appel aux meurtres des sœurs, épouses et filles pour éviter qu’elles ne soient violées. Les surenchères respectives du pathos et de la dialectique anti-colonialiste ont achevé leur ouvrage.

En particulier, l’excès et l’accélération de la surenchère émotionnelle occidentale sur Internet dépassent les faits : les écrits, commentaires, échanges succincts, joutes épistolaires, tablent sur la comparaison simpliste avec la tragédie, l’absolue horreur : le génocide. On cite, sans pour autant reconnaître ses responsabilités, Guernica, Sabra et Chatila, Srebrenica, Grozny, Fallouja… Le raccourci est choisi, gratuit, rapporte gros et nourrit la guerre épistémique entre les deux camps. Étonnamment, aucune référence n’est faite aux Arméniens, pourtant déportés de Turquie vers Alep en 1914, sur ordonnance du sultan turc, et dans leur grande majorité morts en chemin, ou assassinés sur place… Un oubli ?

À la lecture de la seule presse française, on assiste à la mise en scène du mythe de rattrapage imposé à l’Orient (Russie, Iran, Syrie…) par l’Occident : cet Orient mériterait blâme, mesures de rétorsion, condamnation univoque, car barbare, inhumain, tortionnaire, dictatorial. À corriger donc. Plus ! À changer radicalement pour se fondre dans les lumières de l’Ouest. L’Occident, garant des bonnes conduites en matière de civilisation et de démocratie, guidé par ces lumières depuis toujours, auto-proclamé humaniste, s’en charge.

À la marge, le « peuple » subissant, aliéné et dominé, ici et ailleurs, n’interprète que le rôle de figurant, la foule, qu’on déplace, immobilise, bouscule ou élimine au gré des actes. En son sein, « les femmes », quasi systématiquement associées aux « enfants », donc mères et éternelles mineures, jouent les potentielles victimes à protéger. Les « révoltés » syriens, oubliés des deux camps, sont dispersés dans cette masse anonyme. Leur laisser la réplique mettrait en péril le personnage principal, l’État syrien, et par ricochet, Israël, le petit protégé des uns, l’ennemi principal des autres. Le haut de l’affiche est donc campé par les autres États, sans qu’on sache vraiment qui se cache sous le costume. Parfois, un dirigeant suprême émerge : Poutine, Obama, Hollande, Sheikh Sabah Khaled Al Hamad Al Sabah. Des hommes. Cette dramaturgie classique, produite par un imaginaire archaïque, révèle la crainte d’une réalité, à opposer au mythe : la réalité du déclin. L’Occident se meurt et l’Orient entend prendre sa place, quel qu’en soit le prix. La destruction du système-monde ne fait alors pas partie du script. Seule la permutation des rôles des dominants est programmée. Les dominés ne monteront pas en grade, pas plus qu’ils ne joueront les rôles de leurs vies. Ils resteront sans voix, sans autorisation de parler, toujours et encore.

Si je me fie à la définition que je donne à la colonialité numérique reproduction patriarcale de la mondialisation, du capitalisme et de l’occidentalisation, et antérieurement du colonialisme, en contexte accéléré, excessif, et en surenchère, par l’usage des TIC – je peux conclure que la colonialité numérique se magnifie à Alep.

Joelle Palmieri
22 décembre 2016

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