Macron, l’Afrique et les femmes : une histoire colonialitaire

IMG_8842 - Version 2

« Le défi de l’Afrique, il est totalement différent, il est beaucoup plus profond. Il est civilisationnel aujourd’hui. Quels sont les problèmes en Afrique? Les États faillis, les transitions démocratiques complexes, la transition démographique qui est l’un des défis essentiels de l’Afrique, c’est ensuite les routes des trafics multiples qui nécessitent des réponses aussi en termes de sécurité et de coordination régionale, trafic de drogue, trafic d’armes, trafic humain, trafic de biens culturels et c’est le fondamentalisme violent, le terrorisme islamiste, tout cela aujourd’hui mélangé, crée des difficultés en Afrique. En même temps, nous avons des pays qui réussissent formidablement, un taux de croissance extraordinaire qui fait dire à certains que l’Afrique est une terre d’opportunités. […] Quand des pays ont encore aujourd’hui 7 à 8 enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien. ». Telle est la réponse apportée le 8 juillet 2017, lors d’une conférence de presse en marge du sommet du G20 à Hambourg, par le président de la République français à un journaliste ivoirien qui lui demandait s’il fallait un « plan Marshall » pour « sauver l’Afrique ».

Cet épisode de la campagne militariste de Macron est exemplaire. Il présente l’avantage de rendre explicite un système qui entrelace sexisme, militarisation des sociétés, opportunisme néolibéral. Le VRP n°1 de la France, en voulant propulser son pays en premier de la classe d’un Occident/centre en recherche de débouchés commerciaux et idéologiques, en voulant faire face à la concurrence moyen et extrême-orientale, notamment en Afrique, démontre l’actualité de la consubstantialité des dominations de genre, de race, de classe et de la colonialité en Afrique. Explications.

Très tôt après cette déclaration, les critiques se sont concentrées, en France, et plus largement en Occident ou encore en Afrique sur la question de la fécondité des « femmes africaines ». On a parlé de « vision colonialiste », de « déclarations racistes », d’amalgame « paternaliste et misogyne » et pour Françoise Vergès d’« inversion de causalité » : « On rend les femmes du tiers-monde responsables du sous-développement. En réalité, on inverse la causalité : la plupart des études prouvent aujourd’hui que c’est le sous-développement qui entraîne la surpopulation », explique la politologue. « La théorie de la surpopulation évite aussi de questionner le rôle du colonialisme et de l’impérialisme dans la pauvreté. Et ces discours visent, bien sûr, avant tout les femmes. » Le Nouvel Obs a même pris le soin de préciser que les chiffres énoncés ne reposent sur aucune réalité statistique : « En 2015, la Banque mondiale établissait la moyenne de l’Afrique subsaharienne à 4,9, le taux de fertilité le plus élevé du continent étant détenu par le Niger (7,6). Viennent ensuite la Somalie (6,4) puis le Mali (6,1) »[1].  Sur les réseaux sociaux numériques, beaucoup ont vitupéré le représentant de l’« élite française, mâle, blanc, riche », qui rend « les femmes africaines », « premières victimes du néocolonialisme et de l’extractivisme ». Félicitons-nous de cette solidarité, majoritairement masculine, et de cette révolte féminine, fort à propos. Laissons de côté quelques réactions, pour le moins familialistes, qui exhortent le président à se taire, n’ayant lui-même pas « fait » d’enfants et « ayant choisi » une épouse plus âgée…

Intéressons-nous désormais aux éléments de vocabulaire utilisé par le chef d’État français. « Civilisationnel », « transition démographique », « transition démocratique », « opportunité », « États faillis », « trafic », « sécurité », « terrorisme », « violent », « mélangé », « des pays ont… ». Et enfin, choisissons une grille de lecture féministe pour déconstruire cette déclaration. Tout d’abord, comme Françoise Vergès le souligne « L’Afrique et le “trop” d’enfants, [est une] remarque démontrant paresse et ignorance mâtinée d’arrogance »[2]. L’idée de « surpopulation comme responsable de la misère et des migrations, comme menace sur la sécurité, domine les débats sur la population dans le monde au début des années 1950, soit : décolonisation, guerre froide, renforcement d’un nouvel axe Nord/Sud, guerres par procuration dans le Tiers monde, discours développementaliste, tentatives de créations de coopération sud-sud »[3]. Cette idée est archaïque et liée à l’histoire coloniale du continent. À son héritage colonial.

Ensuite, arrêtons-nous sur l’usage de l’auxiliaire « avoir » : « Quand des pays ont encore aujourd’hui 7 à 8 enfants par femme […] ». Les pays sont ici les sujets de cette surpopulation et les États qui dirigent ces pays sont les propriétaires du corps de « leurs » femmes, pas même « des hommes » de ces pays. Cette idée n’est pas neuve non plus. Comme, dans ces pays, la « violence » est érigée en relations politiques, conséquence directe là aussi de leur héritage colonial, le corps des femmes y est soit une marchandise (prostitution), soit un défouloir (féminicides), un champ de bataille (viols), une cure (se soigner en ayant des rapports sexuels avec des vierges), un lieu sain/saint (mutilations génitales féminines, mariages précoces), un bien de l’État (développement du tourisme sexuel), un produit de vente des sociétés privées (assurances viol), un bien/matrice (utérus, lieu de re-production), rarement, une propriété de leur habitante[4]. En Afrique, peu de femmes vivent leurs corps comme une propriété. L’absence du droit à disposer de son corps et l’inexistence symbolique du corps féminin en tant que sujet ne sont pas des faits nouveaux mais sont encore plus tolérées par ces sociétés contemporaines où elles se manifestent de façon précipitée et répétitive, notamment à travers les discours publics des dirigeants politiques africains. De plus, le vocabulaire victimisant et paternaliste utilisé à propos des femmes est emprunté au plus haut niveau (mondial). Il est le résultat d’un choix sémantique sophistiqué. Il enferme les « femmes africaines » dans un groupe humain homogène, victime, à protéger. Sans distinction de classe, de race, de contexte géopolitique ou environnemental. Il les rend subalternes, c’est-à-dire des femmes qui ne sont pas des sujets, ne peuvent pas parler, dont la pensée n’est pas représentée[5]. De plus, en suggérant un décryptage occidental mondialisé des situations que vivent « les femmes », ce jeu sémantique fait violence épistémique[6], car il scénarise ces situations d’un point de vue occidental et non du point de vue du sujet colonisé. Il impose à ces pays dits « en développement » ou « émergents » une position défensive par domination de sexe interposée.

La subalternisation des femmes sert alors de base de soutènement au mythe de rattrapage imposé par le centre à la périphérie (tous les pays non occidentaux). C’est à ce sujet que le début des propos du président, prend toute son importance. Les questions de « sécurité », de « défaillance des États », d’« opportunité », font partie de l’histoire des échanges entre l’Occident et l’Afrique. Pour le centre, ce continent représente depuis très longtemps un terrain d’expériences du commerce, de la militarisation et de la violence. En premier lieu, on assiste à une concurrence entre centre et Moyen/Extrême-Orient. Par exemple, la Chine entretient des relations avec les pays d’Afrique qui présentent une composante idéologique, le tout avec l’assentiment des deux parties : il est question de tenter de former un front commun contre l’Occident[7]. Concernant les pays arabes, la religion, loin de représenter un moteur, est utilisée comme un facteur de pénétration[8], qui contribue à l’entretien de la division sexuelle. Aussi, le système classique de colonisation et des valeurs de subordination qu’il porte, incarné par le centre, représente un catalyseur afin de combler le besoin pour les pays d’Extrême et Moyen-Orient de concurrencer ce même Occident sur le terrain du néolibéralisme. En second lieu, les effets de la colonisation puis de la mondialisation sur le continent (esclavagisme, guerres, pillages des ressources, violence comme forme de socialisation, terreur et brutalisation des femmes et des pauvres…) ont complexifié l’action politique. Comme le souligne Aminata Diaw, les États ont « de moins en moins de maîtrise sur [leur] espace »[9], si bien qu’on observe un déplacement du politique de sa définition classique et banalisée (État, institutions) à sa définition étymologique (la gestion de la cité, socialement allouée aux femmes pauvres). La philosophe sénégalaise ajoute : « l’État n’est plus le centre, il est débordé par ses marges et interstices »[10], ce qui floute les frontières entre le privé et le public.

Il y a donc bien, dans la logique du centre militariste et libéral, imbrication entre résolution des questions sécuritaires (« terrorisme », « trafic », « fondamentalisme »), opportunisme commercial (« opportunité », « croissance », « dépenses »), et taux de fécondité des femmes. Le centre, et en particulier la France, a toujours besoin, mais de façon accrue, de la force de production/re-production féminine africaine bon marché pour rentabiliser ses investissements, qu’ils soient productifs, financiers ou guerriers.

Alors, effectivement, la déclaration de Macron est sexiste, raciste, mais elle est aussi, et en même temps, de façon « mélangée », classiste et militariste. Elle est colonialitaire. Elle n’est plus colonialiste ou néocolonialiste. Ne pas le reconnaître, c’est oblitérer le caractère imbriqué des dominations que la campagne accélérée de ce chef d’État manifeste et condamner l’Afrique au statut d’éternel continent en demande ou totalement isolé, ce qu’il est loin d’être.

[1] Banque mondiale – Taux de fertilité, total (naissances par femme), Division des Nations Unies pour la population. 2009. World Population Prospects: The 2008 Revision (Perspectives relatives à la population mondiale : révision de 2008). New York, Nations Unies, Département des affaires économiques et sociales. http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SP.DYN.TFRT.IN?view=map&year_high_desc=true

[2] https://www.facebook.com/francoise.verges/posts/1378373525543730

[3] ibid.

[4] Palmieri, Joelle. TIC, colonialité, patriarcat: Société mondialisée, occidentalisée, excessive, accélérée… quels impacts sur la pensée féministe ? Pistes africaines. Yaoundé: Editions Langaa, 2016.

[5] Spivak, Gayatri Chakravorty, Can the Subaltern Speak? (Les Subalternes peuvent-illes parler ?, 1988a, traduction française de Jérôme Vidal, Paris, Amsterdam, 2006), in NELSON Cary & Grossberg Lawrence (dir.), Marxism and the Interpretation of Culture, Chicago, University of Illinois Press, 738 p., p. 271-313.

[6] Spivak Gayatri Chakravorty, In Other Worlds: Essays in Cultural Politics, New York, Routledge, 1988b, 336 p.

[7] Gu, Xuewu, « China Returns to Africa, in Trends East Asia (TEA) », Studie n° 9, février 2005.

[8] Otayek, René (dir.) 2004, « Religion et globalisation : l’islam subsaharien à la conquête de nouveaux territoires », La revue internationale et stratégique, LII, hiver 2003-2004, p. 51-65.

[9] Diaw, Aminata, « Nouveaux contours de l’espace public en Afrique », Diogène, 2/2004 (n° 206), p. 37-46.

[10] Ibid.

Publicités
Comments
One Response to “Macron, l’Afrique et les femmes : une histoire colonialitaire”
Trackbacks
Check out what others are saying...


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :