Critique de la raison empathique

Capture d_écran 2017-11-19 à 12.30.02En ces temps curieux où la violence tient le haut du pavé, soit par sa manifestation soit par sa dénonciation, des déclarations des plus étonnantes osent s’énoncer, pour le moins réactionnaires. La violence, comme terrain d’action ou simple constat, peut servir de support au racisme – « l’un des objectifs de la campagne #BalanceTonPorc était de noyer le poisson de l’islam », Alain Finkielkraut 20.11.17et au sexisme/invisibilisation des crimes sexistes – « Après le drame de Sarcelles, les policiers “resteront armés” hors service », Franceinfo 19.11.17.

Dans les bars, la rue, les salles d’attente, la toile ou les cafés-philos, tout le monde s’essaie à l’exercice des solutions pour endiguer le phénomène. À la rédaction du livre de recettes. Certains opposent à cette actualité l’idée de « non-violence ». Bien intentionnés, progressistes, ses adeptes les plus chevronnés, et parmi eux ses théoriciens contemporains, sillonnent le monde dans le but de prêcher une parole prévenante, partisane du dialogue, de l’éducation des personnes, de l’écoute de leurs émotions, besoins, sentiments. Une ligne de conduite : utiliser la violence pour l’éradiquer sert à la cautionner. Alors, agir avec violence est banni. L’empathie vient ainsi prendre la place centrale des capacités humaines à développer, une raison à opposer à l’agressivité, à l’autorité, autant de « comportements » qui seraient « naturels » chez l’être humain.

On pourrait croire que cette mouvance part d’un bon sentiment. Mais quelles sont les limites de ce parti pris, pour ne pas dire idéologie ?

Le plus souvent, les promoteurs de la non-violence restent évasifs sur la violence elle-même, ne la définissent pas vraiment. Elle représente un tout homogène à refouler. Or, il existe des violences, au pluriel. De classe, de race, de genre, des violences d’État, des violences entre États… des violences dans la sphère publique, dans la sphère privée. Néanmoins, il n’existe pas chez ces pronostiqueurs de bonheur de dénonciation spécifique des violences de genre par exemple. Les discours sont à ce propos teintés d’un paternalisme bienveillant, visant à soutenir les mères, sœurs, filles… et non à considérer les femmes comme actrices et penseuses potentielles d’initiatives luttant contre la violence dont elles sont l’objet.

Dans la même dialectique, les parents, éducateurs, enseignants, jeunes, etc. sont vus comme étant à protéger, soutenir, éduquer, car « ignorants, accoutumés » à leur environnement violent, ou en incapacité d’avoir du recul sur leur quotidien. Les individus représentent donc un tout homogène, mineur, qui n’a pas de savoir propre, n’a pas de vision spécifique de la violence qui mérite qu’on s’y intéresse, ou n’a pas de connaissance/appréhension à partager de la vie en société. En outre, cette dialectique véhicule une vision familialiste et hétéronormée de la famille, et n’ouvre pas la possibilité à des non parents de s’exprimer sur l’éducation par exemple.

Cette dialectique crée un nouveau dogme, libéral, assumant l’utilisation de notions comme celles de « gagnant/gagnant », de « positivisme ». L’objectif ? Récuser le « militantisme », rangé sans équivoque dans la case violence, ignorer toute vision collective du combat contre la violence, rendre les formes de résistance aux violences sociopolitiques invisibles.

Cette rhétorique produit alors à son tour une forme de violence, épistémique, qui hiérarchise les pensées, le plus souvent importée – même si les personnes qui ont inspiré cette théorie sont Gandhi, Martin Luther King ou Mandela, ses instigateurs sont majoritairement originaires d’Amérique du Nord (Marshall B. Rosenberg, Thomas Gordon, Haïm Ginott, Elaine Faber et Adele Mazlish). Elle impose des modes de pensée univoques, non contestables, et des modes de conduite à suivre au pied de la lettre sous peine d’être jugé inapte ou mauvais pour le service.

Parce que ce courant prend racine chez ces auteurs nord-américains (caution libérale) ou qu’il dit s’appuyer sur les résultats récents des neurosciences (caution scientifique) ou encore sur le développement de la « pédagogie positive », il s’extrait des contextes sociopolitiques, de l’histoire des individus et des rapports de force existants qu’ils connaissent au travail, en politique, dans la rue, au sein de la famille, et plus généralement entre État et population. Il nie les rapports de domination existants. En prônant la force, « à chercher en soi », il absout l’utilisation de la force en tant que moyen d’oppression des dominants sur les dominés et nourrit la hiérarchisation des relations sociales, entre dominants et dominés.

L’empathie, la moelle épinière des discours sur la non-violence, sert ainsi à réduire la violence à un problème individuel qui peut se surmonter si la volonté est de mise. Pourtant, la violence peut se définir comme une volonté politique d’atteinte à l’intégrité des personnes en tant que groupe social (femme, race, classe). Par ailleurs, comme disait Françoise Héritier, « La violence n’est pas innée chez l’homme. Elle s’acquiert par l’éducation et la pratique sociale ». Gandhi, Martin Luther King ou Mandela l’avaient bien compris et prônaient la non-violence comme un outil de luttes parmi d’autres contre respectivement l’impérialisme, la ségrégation, l’apartheid. Ils en ont même reconnu les écueils. Mandela a constaté : «  La non-violence est un échec car elle n’a rien fait pour endiguer la violence de l’État, ou pour changer le cœur de nos oppresseurs ».

Aujourd’hui, on assiste à la dépolitisation de ce concept de non-violence. En opposant mécaniquement violence et non-violence, les apôtres contemporains de la non-violence limitent le champ des possibles, promeuvent une vision manichéenne des relations sociales (bons/méchants), imposent une vérité à adopter cash – l’empathie, l’estime de soi, le dialogue sont les seuls moyens de résoudre les conflits –, excluent tout autre mode d’actions ou de pensée, brident l’imaginaire, se mettent en concurrence avec des groupes qui ne se reconnaissent pas dans leur dogme tout en dénonçant l’usage fait de la violence par l’autorité. En ne nommant pas les puissants, ils s’inscrivent dans une institutionnalisation de la violence et de ce fait institutionnalisent la résolution des conflits et surtout leur origine. Ils en deviennent à leur tour autoritaires.

Ce constat d’échec oblige à garder les yeux bien ouverts et à rappeler sans relâche que plus la violence et ses différentes composantes se manifestent, plus sa construction est en mouvement et demande résistance active.

Joelle Palmieri
24 novembre 2017

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