Des Pénélopes à la généalogie du concept de colonialité numérique

Contribution donnée lors des Journées d’études « Habiter la contradiction : usages et colportages de la pensée de Geneviève Fraisse », organisées par Les Vagues, les 29 et 30 mars 2018 à la Fondation Ricard et à l’Université Paris Diderot

 

Bonjour,

Je tiens à remercier les Vagues d’avoir organiser cet événement qui me permet entre autres de remercier Geneviève Fraisse pour au moins deux cadeaux qu’elle m’a fait : tout d’abord l’idée d’un hommage du temps de son vivant à Andrée Michel, féministe contemporaine de Simone de Beauvoir, dont je revendique la lignée, puis l’écriture de la préface d’un ouvrage que je vais mentionner un peu plus loin.

Je vais vous raconter une histoire et nous verrons en quoi elle a à voir, voire elle est le produit, de la pensée de Geneviève Fraisse.

 

Il était une fois, il y a plus de vingt ans, une agence de presse internationale féministe qui se nommait Les Pénélopes. De février 1996 à avril 2004, une équipe d’une vingtaine de féministes bénévoles a relayé tous les mois sur le Web (anciennement penelopes.org, aujourd’hui veill.es/www.penelopes.org) des informations émanant de réseaux de femmes en lutte ou en mouvement dans le monde entier. À travers brèves d’actualité, agenda des actions, critiques de livres, reportages, portraits, articles de fond, dossiers thématiques et chroniques, l’agence ouvrait ses colonnes à des femmes, sur des sujets tels que les conflits armés, les violences sexuelles, la prostitution, la pornographie, les droits, l’immigration, le travail, l’économie, le politique, la santé, l’éducation, la communication, l’art, les féminismes, l’histoire des femmes… Chaque édition mensuelle du magazine électronique confrontait faits et analyses en trois langues : français, anglais, espagnol. Elle s’ouvrait sur une Humeur ou « coup de gueule » sur l’actualité en marche.

L’expérience ne s’est pas cloisonnée aux murs du seul site Web (les réseaux sociaux numériques n’existaient pas encore) puisque les Pénélopes – des journalistes mais aussi des étudiantes dans de nombreux domaines et des géologues, astrophysiciennes, secrétaires, infirmières, informaticiennes, vidéastes, etc. – ont créé en 1999 la première télévision féministe interactive, Cyberfemmes et produit, chaque semaine pendant un an 52 émissions en direct – dont une quotidienne pendant le Sommet onusien Pékin+5 en 2000 –, ainsi qu’une radio en ligne, Voix de femmes, qui avait pour objet de croiser les regards féministes entre Europe de l’Est et de l’Ouest.

L’agence a également organisé des événements féministes et fait partie ou créé de multiples réseaux, dont l’Observatoire mondial des médias, le Réseau international femmes et économie solidaire et son antenne française, pour laquelle elle a produit quatre sites web et quatre documentaires vidéo, dédiés à quatre expériences portées par des migrantes dans différentes villes de France (St-Denis, Nantes, Lodève, Marseille).

Elle a aussi dispensé, dès 1997, des formations en direction d’associations, majoritairement de femmes, sur l’usage stratégique des technologies de l’information, les TIC, notamment en banlieue parisienne et dans plusieurs pays d’Europe de l’Est : Serbie, Croatie, Macédoine, République tchèque, Bulgarie.

 

Voilà très brièvement pour l’histoire. Pourquoi tant d’activisme, et plus précisément dans le champ des médias ? Tout d’abord, pour transmettre et échanger des informations de et par les femmes partout dans le monde, ce qui était l’objet-même de l’association porteuse de l’agence. Ensuite, et surtout, faire des différents médias créés des bases de lancement des paroles de femmes, porteuses de luttes, d’actions transgressives aux rapports de domination, qui couplent aliénation et oppression des femmes, différemment selon leur classe, race, âge.

En cette période – 1996/2004 – où Internet était très peu utilisé par les femmes et les féministes plus précisément, nous – je dis « nous » car j’étais présidente-créatrice de l’agence – étions déjà en train de donner corps à ce que Geneviève Fraisse souligne dans la préface du livre de Pierre Choderlos de Laclos, De l’éducation des femmes (2018), à savoir à la fois « l’esclavage » dans lequel les hommes tiennent les femmes et la nécessaire « émancipation » des femmes par elles-mêmes. Une autre philosophe, indienne, Gayatri Chakravorty Spivak, évoquait en 1988 et à ce propos la « subalternité » des femmes à la marge, ici et ailleurs. Les subalternes sont celles qui n’ont pas « socialement » la parole, dont la pensée n’est pas représentée et qui en viennent à gérer au pied levé ou par choix ce qui est globalement et socialement considéré comme périphérique, à savoir le quotidien…

Quel lien avec l’agence ? Au fur et à mesure de l’évolution de leur pratique éditoriale et des conclusions de leur veille technologique, Les Pénélopes ont développé des échanges qui avaient pour but de valoriser chaque fois davantage la libre expression et l’égalité des expressions de ces subalternes. Ces deux volets concomitants de leur politique éditoriale – liberté et égalité des expressions –, peuvent être qualifiés de morale de l’invisible du débat citoyen. Cet invisible, les Pénélopes l’ont sciemment recherché en éliminant, par écrits interposés, des zones d’ombre de l’histoire en marche, de l’actualité internationale, du quotidien local, de la mémoire collective. Elles ont dans le même but cherché à dénoncer des clichés, idées reçues, encadrements, cloisons, parois et frontières, socialement construits ou politiquement créés, notamment entre hommes et femmes mais aussi entre populations et États, de l’Occident et de la périphérie (hors Occident), entre riches et pauvres, jeunes et moins jeunes, entre hétérosexuels et homosexuels, dans le but de sortir les auteures des articles de l’invisibilité qui leur était dévolue. Cette démarche se voulait collective et égalitaire. De plus elle était rendue systématique afin d’ouvrir des espaces embués, de créer le doute, de lever le voile sur des oublis, ce qui a parfois été soulevé par les médias traditionnels. Elle s’illustre par des pratiques – technologiques et éditoriales – « alternatives » qui procèdent du féminisme.

Sur penelopes.org, beaucoup de femmes ont écrit des articles (sous format textuel ou audiovisuel), ce qui leur a permis d’éditer leur propre carte d’identité et de faire mémoire. Ceci a concouru à échafauder une cartographie du monde, qui les a identifiées, selon de multiples critères, générationnels, linguistiques, ethniques, culturels, parfois religieux ou géographiques. Chaque identité qui s’est dite ou écrite a contredit la quête d’un identitarisme, d’un particularisme, d’un traditionalisme, des dogmes en général et d’une quelconque tendance à l’homogénéisation… À partir de cette identité, s’est développée une représentation du sujet, par elle-même ou par un autre, qui, je l’espère, a fait Histoire. En outre, cette identité particulière a fabriqué à elle-seule un savoir par son unicité, son acte de propriété, sa non-conformité intrinsèque. Sa transmission a alors donné le pouvoir de donner à penser, de se croiser avec d’autres, semblables ou totalement différentes. Aussi la connaissance personnelle a créé un savoir collectif et non l’inverse. Cette identité collective féminine a ainsi été à l’encontre de l’idée préconçue d’identité nationale par exemple, idéologie qui considère que l’égalité se réglera en même temps que la démocratie, compte sur les femmes, entendues comme mères de la nation, pour y parvenir, mais ne prend pas en compte la dimension sexuée de la citoyenneté, de son exercice et de la relation entre l’individu et l’Etat.

En ouvrant une brèche dans l’expression publique, les femmes qui ont écrit ont interrogé l’exercice du pouvoir, ont mis en péril un fief masculin, créant un savoir en résistance, non initié par le « haut », résistance à un « savoir de dominants », comme pourrait le définir la philosophe Isabelle Stengers.

Ce savoir a créé un ensemble de représentations qui, à son tour, a produit une connaissance particulière. Ces représentations ont sorti des subalternes de l’« anachronisme » tel que Geneviève Fraisse le nomme dans Muse de la raison (1995). Cette connaissance, publiée sur un site web, a pu – et peut peut-être encore – se partager, se discuter, se multiplier, voyager.

 

Au seul titre de cette cartographie et de la dynamique libertaire qu’elle a créée (« libertaire » en relation avec le mot liberté cher à la philosophe), Les Pénélopes ont mis en exergue un choc lié à la complexité des dominations et de leurs représentations. Geneviève Fraisse l’a souligné en préface du livre publié en 2014 et dévolu à l’histoire de cette expérience, intitulé Les Pénélopes : un féminisme politique. Je la cite : « […] je comprends que ma fréquentation ancienne de ce site et de ses “animatrices” a toujours eu un lien de cohérence avec ma propre expérience d’épistémologie politique. La succession des informations et commentaires donne à voir, en fait, le morcellement d’une image par ailleurs tout à fait reconstituable, image de la domination masculine, doublée de l’image de l’émancipation des femmes. Mon hypothèse est que le système de domination masculine se manifeste dans son éclatement, précisément pour ne pas être visible comme totalité, donc comme structure des sociétés ».

 

Pour mieux aller dans le sens de cette hypothèse, je vais évoquer avec vous ce que je nomme désormais, c’est-à-dire depuis la fin de l’expérience des Pénélopes et depuis la théorisation de ces pratiques et usages des TIC qui l’a suivie, la colonialité numérique. En partant de la théorie développée par Anibal Quijano, je peux définir la colonialité « seule » ainsi : ensemble des rapports de domination produits par la reproduction patriarcale de la mondialisation, du capitalisme et de l’occidentalisation, et antérieurement du colonialisme. Cette colonialité ne s’inscrit pas dans une historicité ou une temporalité précise, qui serait l’après-colonisation. Elle occupe notre espace quotidien. Elle crée un déracinement épistémique, c’est-à-dire qu’elle hiérarchise les savoirs, entre femmes et hommes, entre riches et pauvres, entre « Noirs » et « Blancs », entre individus de sexe, classe et race différents, ce qui au bout du compte crée de l’ignorance : celle, par les dominants, des savoirs experts des subalternes – et pour être un peu provocatrice je dirais surtout ceux des femmes noires, pauvres, jeunes, lesbiennes – et ceux par les dominés de la représentation de leurs propres savoirs. La colonialité va à l’encontre de la visibilisation de la multiplicité des savoirs, méprise leur historicisisation, contextualisation, sexuation. En cela, elle fait violence épistémique, entre États, et en particulier entre États occidentaux et de la périphérie, entre États et populations, entre élites et populations de la « base ». Elle interroge les espaces et les temps, aujourd’hui numériques – d’où l’épithète associé à « colonialité » – espaces et temps qui sont désormais accélérés, excessifs, en surenchère, ce qui renforce les dominations. La colonialité numérique invisibilise des lieux d’expression de savoirs pouvant créer et faire évoluer la pensée, en particulier la pensée féministe.

Toutefois l’histoire des dominations est un paradoxe permanent. La colonialité numérique est à la fois productrice de relations sociales hiérarchisées, et contreproductive, dans le sens où elle permet de libérer ce que Geneviève Fraisse nomme un « contretemps » (A côté du genre: sexe et philosophie de l’égalité, 2010).

À titre d’exemple et pour ne se limiter qu’à Internet, par les activités de l’agence, et ensuite par mes travaux de recherche, j’ai pu observer qu’il existe à la fois des usages des TIC institutionnels et des usages transgressifs aux systèmes de domination.

Je passe très vite sur les usages institutionnels qui dès la fin des années 1990, sous la terminologie « lutte contre la fracture numérique de genre », ont mystifié l’égalité femmes/hommes. L’institutionnalisation des TIC, historiquement parallèle à celle du genre, une « coïncidence », est depuis 1995 prescrite par les décideurs des politiques publiques (États et entreprises privées) et consiste à ne pas consulter les personnes pour lesquelles ces politiques sont écrites et en particulier des femmes, sans différenciation de classe ou de race. En souhaitant répondre aux besoins des femmes, les aider, leur venir en soutien, se placer en porte-parole, ces politiques entérinent le pouvoir de ceux qui les dictent et avalisent les processus verticaux tant de génération de contenus, de contrôle des infrastructures ou de décisions. En n’étant structurellement pas égalitaire, en renforçant des rapports de dépendance, cette double institutionnalisation, de genre et des TIC, quoiqu’empruntant largement le terme genre, l’exclut de ses pratiques. Elle renforce la « sexuation du monde » (Fraisse, 2016). En s’inscrivant dans une démarche économiciste, financièrement profitable, en s’abstrayant volontairement de tout contexte historique, elle dépolitise les luttes et modes d’action des femmes car, comme Geneviève Fraisse l’a écrit dans Du consentement (2007), « il n’y a pas de politique sans histoire ». Cette institutionnalisation s’accompagne d’un discours paternaliste, la « ritournelle » (Sexuation du Monde 2016), dirait Geneviève Fraisse.

 

Je vais m’attarder davantage sur les usages transgressifs.

Ils sont peu nombreux, dispersés dans le temps et l’espace, parfois éphémères, peu fédérés. Ils passent par exemple par l’expression de savoirs intimes de femmes subalternes en milieu urbain ou rural en Afrique du Sud. Ou encore par la création de blogs par des jeunes des deux sexes dont les contenus portent sur l’usage des TIC comme outils d’appropriation de la citoyenneté pour lutter contre l’excision en Afrique de l’Ouest. Ces expériences se situent fin des années 1990, début des années 2000. Ces savoirs, le plus souvent des récits de vie, sont rendus visibles sur des médias numériques ou non par des intermédiaires, le plus souvent des féministes, que je qualifie de « passeures de savoirs » et que Geneviève Fraisse nommerait des « colporteuses ». Ces intermédiaires sont des militantes qui agissent, c’est-à-dire qu’elles ne s’arrêtent pas aux observation ou déconstruction sociales, mais scrutent chez les subalternes, ce qui fait information, c’est-à-dire ce qui donne forme – « informare » – au quotidien. Considérer son interlocutrice, celle qui vit le quotidien du terrain, comme son égale, ayant autant de qualification que soi, autant de savoir pour laisser la parole se prendre, est voulue fondamentale. La prise en compte des espaces et temps propres des subalternes, ajoute à la transgression. En effet, la mise en exergue de la relation contextualisée de l’individue avec le savoir (chômage, pauvreté, malnutrition, analphabétisme, illettrisme, santé précaire, violence, etc.) transforme l’idée de savoir. Ces passeures œuvrent alors à ce que Geneviève Fraisse qualifierait de réappropriation des récits en tant que « pratique émancipatrice ».

Ensuite, en mettant les narratrices au cœur du processus d’élaboration de pensée, ces pratiques de récits de femmes transforment les rapports entre dominés et dominants, objets et sujets. Elles désuniversalisent les concepts, notamment parce qu’elles introduisent une nouvelle logique d’expertise, qui repose moins sur la connaissance académique ou institutionnelle, là où se sacralise le savant, que sur le vécu de la vie quotidienne, ce qui est socialement et culturellement considéré non savant. Les femmes, confrontées mais surtout actrices de la survie quotidienne, deviennent les réelles expertes du développement, de la crise économique mondiale, du changement climatique, des violences, etc. Par exemple, en Afrique du Sud, il ne s’agit pas de réécrire la lutte contre l’apartheid au travers d’un regard de femmes, mais plutôt de créer un regard de femmes, ayant vécu l’apartheid, et ayant donc accumulé un savoir spécifique, regard organisé par celles qui le recueillent.

Dans ce souci d’alimenter cette identité collective dont je parlais un peu plus tôt et loin de vouloir compléter les pièces d’un puzzle d’une mémoire nationale, comme celle de la Shoah ou des rescapés du génocide du Rwanda, ces stratégies de prise de parole de femmes ont vocation à construire une économie de la transmission, … à opposer aux théories de l’« économie du savoir », d’orientation néolibérale. Ces femmes créent leurs monnaies d’échange spécifiques – une langue, les histoires elles-mêmes – et leurs capitaux propres – ces savoirs – et donc leurs propres modes de répartition des richesses. Elles mettent en commun une mémoire collective féminine, qui plus est noire africaine, en opposition à la « blanche mâle occidentale ».

Cette innovation se révèle d’autant plus forte dans des pays où les femmes gèrent au quotidien et dans l’immédiateté un socle de survie qui soutient fortement le fonctionnement de l’État. Aussi en se racontant, en prenant la parole, ces femmes dérogent à des lois qui leur ont été ou leur sont socialement imposées et investissent une démarche spécifique de transmission de mémoire. Celle-ci s’apparente davantage à une attitude d’appropriation/capitalisation d’une réalité, d’une situation prise sur le vif, de la vie réelle, en opposition à la vie institutionnelle, rationnelle, dispensée par la rhétorique étatique. Cette appropriation du réel passe ainsi par des modes, non théorisés qui forment eux aussi un savoir. Issue de la gestion quotidienne, de surcroit dans un contexte d’urgence, elle fait expertise et ouvre un champ de connaissance. Faire connaître ce champ de connaissance, c’est distordre les visions d’une connaissance par le haut, verticale. En outre, les savoirs créés par cette appropriation sortent d’une méthodologie classique qui consiste à faire des observations et représentations puis des analyses des comportements et environnements sociaux, des données scientifiques, valant savoir. Aussi l’appropriation du réel demande à être confrontée à la théorisation de l’appropriation du virtuel, entendue par les organisations en charge des politiques de TIC comme nouvelle et désormais incontournable source de connaissance.

Ensuite, la diffusion de ces savoirs non savants ne correspond pas simplement à une entreprise de reconnaissance en tant que savoir « local » ou « autochtone », comme il est parfois nommé, notamment par quelques institutions internationales ou chercheurs. Ce savoir n’a pas uniquement une utilité périphérique, à un moment donné selon une situation donnée, ce qui en soit est déjà fondamental. Ce qui importe dans sa diffusion est de considérer que c’est justement le caractère périphérique, subalterne et non savant de ce savoir qui en fait sa valeur, qui met son auteur en situation d’acteur et non de victime à qui « on » donne la parole. Ce positionnement renverse la place des auteurs comme des sujets de ces savoirs. Il inverse le sens de là où le savoir devient visible. Il s’agit moins d’envisager de donner la parole à ceux qui sont sans voix que de laisser les sans voix la prendre, là où ils entendent le faire. Ce renversement à lui seul remet en cause l’ensemble des systèmes de division de classe, de « race », de genre, puisqu’il met la supposée victime en position d’émetteur d’informations ce qui bascule le postulat selon lequel elle accepte définitivement sa position de dominée.

Par l’oralité et la création de leur Histoire, les femmes qui racontent leur vie en public, ce qui est le cas des expériences des récits de femmes en Afrique du Sud, en négligeant l’invisibilité qui leur est socialement et historiquement assignée transforment leur statut d’objet en celui de sujet, y compris de la révolution nationale toujours en marche, et se positionnent alors, consciemment ou non, en résistance. Car ce n’est pas tant le contenu de leur message qui importe, mais la dynamique que le récit et sa diffusion créent. Il est alors facile de comprendre que ce n’est pas le processus méthodologique (de recueil ou de narration) qui fait le savoir mais plutôt son non-cadrage académique.

De plus, l’oralité mise en exergue par les passeures de savoirs permet d’aller plus loin dans la transgression sphère publique/sphère privée, ouvrant plus facilement à celle qui parle un champ qui lui est le plus généralement inaccessible, faute de connaissance adaptée (l’écriture notamment) ou par crainte d’exclusion sociale (la trace existe mais reste éphémère).

Cette approche va également à contresens d’un savoir mondialisé, qui a tendance à vouloir uniformiser la pensée. Elle s’accroche à chacune des identités personnelles, fortement empreintes de culture et de socialisation locale (langue, urbain/rural, riche/pauvre…).

 

Cette démarche de recueil de récits de vie distord une unité superficielle, créée par la période postapartheid ou par celles des indépendances, et les luttes qui les ont précédées, puis surtout la période contemporaine très empreinte de mondialisation libérale. Elle met en effet davantage l’accent sur les singularités, et en particulier les singularités de genre, plutôt que sur les ressemblances, entendues comme nécessaires à la fabrication et à la pérennité (y compris économique) de la « Nation ». Elle ne cherche pas à adapter le savoir dominant à ses modes d’expression, mais travaille plutôt à créer ses propres valeurs.

De la même manière, il ne s’agit pas de relever les témoignages passifs des principales victimes de la crise économique mondiale, mais bien d’interroger celles qui sont les principales actrices de son dépassement, mettant chaque jour en œuvre des solutions économiques, au sens étymologique de oikos nomos, « administration d’un foyer », aux situations de pénurie sanitaire et alimentaire, de catastrophe, de conflits, de dégradations écologique, financière…

Sur le seul plan des violences, en révélant leur intimité, l’intime, les témoins-femmes passent outre toutes les institutions sociales et autres traditions locales, qui conçoivent la sexualité comme un actif masculin, la sexualité féminine, inexistante, n’étant qu’au service du mâle. En coupant court à cette croyance, cette intimité révélée invente une forme de « légitimité » sociale, transgressant les modes traditionnels de communication, réservés et institués par des hommes à l’ensemble de la communauté. On peut alors parler d’« intime révélateur ».

Ensuite, au titre de cette incomplétude volontaire et incontournable – la recherche des singularités plutôt que la quête de l’homogénéisation –, cette démarche de collecte de récits oraux de femmes s’oppose à la forme de monolithisme globalement toléré d’une épistémologie hier importée d’Occident et aujourd’hui couplée à grande vitesse avec des influences idéologiques de l’Extrême et du Moyen-Orient, notamment à travers les TIC. En misant sur la diversité et la multiplicité, en démystifiant les notions d’union, de cohésion, voire de solidarité, ou encore de consultation démocratique et de participation politique, elle oppose un front libertaire féministe à la violence épistémique véhiculée par la colonialité numérique.

 

En définitive, les pratiques alternatives que je viens de décrire méritent réflexion car 1°) elles repartent du vécu quotidien, 2°) elles requalifient le genre à sa juste valeur par l’analyse des inégalités liées aux multiples identités dans un contexte mondialisé qui renforce la hiérarchisation des pouvoirs, et 3°) elles fouillent des stratégies de contournement de l’expression publique de la colonialité via les savoirs du privé, de l’intime, de l’invisibilité. À ce titre, elles ouvrent des pistes de généalogie féministe.

 

Pour conclure, je me permettrais d’établir un lien entre ces pratiques « venues d’ailleurs » et celles des Pénélopes. Pour s’en convaincre, je citerais un passage de l’ouvrage dédié à notre expérience. Inspirées par l’idée de « démocratie exclusive » (1997) chère à Geneviève Fraisse, nous écrivions : « ne nous laissons surtout pas abuser par l’illusion de l’universalité : les luttes se vivent toujours au quotidien, là où le vécu les inspire, là où l’imagination stimulée par l’urgence reprend le pouvoir. Dans le réel. Aussi, continuons à nous détacher des modèles et des normes, et à nous emparer des TIC comme outil critique et véhicule de nos mémoires, de nos savoirs. » Cette réflexion vaut-elle appel pour un nouveau passage vers l’universel (concret) (Le gender mainstreaming, vrai en théorie, faux en pratique ?, 2008) et pour la création d’une nouvelle « lanterne magique » (Colporteuse, ou l’épreuve de l’histoire, 2017) ? La question reste ouverte.

Joelle Palmieri
30 mars 2018

 

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