La petite histoire

Télérama 2001Je suis la dernière d’une famille ouvrière de quatre filles. La petite dernière. Ma mère, à ma naissance, se considère déjà vieille. Elle a 35 ans. Mon père, militaire civil, et surtout militant au parti communiste, anticlérical convaincu, est entré à l’arsenal de Bizerte, Tunisie, à l’âge de 13 ans. Il en a 40 quand je pointe mon nez. Mes deux premières sœurs naissent, comme mes parents en Tunisie. Mes parents immigrent en France en 1951. « Les filles ne parlent pas politique », se plaît à répéter mon père. Quand j’ai 18 ans, je décide de prendre la pilule. La réaction de mon père est à la hauteur de ses préjugés : « putain », « salope », « tu n’es plus ma fille »… Bref, tout en n’ayant pas encore « couché », je suis la dernière des traînées.

35 ans plus tard, j’entends tous les jours un peu plus les discours d’empêchement ici ou ailleurs. « On va aider “la” femme à faire » ceci. « “La” femme porte tous les… mais ne peut… ». Je ne m’énerve plus. J’écris. Je me sens plus que jamais héritière de Simone de Beauvoir. Grâce à elle, mon combat quotidien pour la transmission de la mémoire des femmes, ainsi que la valorisation de leur Histoire, prend encore plus de sens. Je me suis toujours intéressée aux savoirs propres des femmes. A leur invisibilité ou à leur mise en lumière. J’ai toujours pensé qu’Internet était une arme violente. En faveur de la subversion comme de l’aliénation, sur les terrains sociaux, politiques, économiques et épistémiques.

Féministe par rébellion, antiraciste par construction, anti-impérialiste et anticolonialiste par tradition familiale, le tout dès l’adolescence, je me suis emparée des technologies de l’information et de la communication (TIC) depuis leur naissance dans les années 1990, et ai créé avec d’autres militantes les Pénélopes, une agence de presse féministe internationale. Pendant huit ans, nous n’avons eu de cesse de publier la voix des autres, de mettre à disposition cet espace que nous avons voulu ouverts. Des débats se sont croisés, sur la guerre, les violences, le sexisme ordinaire mais aussi sur les luttes, les mouvements, les alternatives, en Afrique, en Amérique Latine, en Amérique du Nord, en Europe de l’Est, en Asie… La dynamique d’échanges que nous avons créée à ce moment reste précieuse.

Parallèlement, après vingt-huit ans passés à tirer le portrait, à mener des entretiens, à partir sur les routes et à reporter, à monter des journaux, des publications, à aider les autres à faire de même, je me suis retrouvée au chômage. C’est dans les couloirs de l’ANPE, que j’ai appris que cette expérience de travail pouvait être valorisée… même si je n’avais aucun diplôme et si je n’avais jamais fréquenté les bancs de l’université. Moi qui militais pour la valorisation des savoirs propres, j’étais en première ligne ! Et un an après, je rédigeais deux mémoires de masters et devenais chercheure… J’entrais dans la grande maison de l’académie. Portant sur l’étude comparée en Iran et en Europe de l’Est et Centrale des usages des TIC par les organisations féministes comme outils stratégique de lutte, mon sujet d’étude m’a menée jusqu’à un doctorat en science politique idoine sur le Sénégal et l’Afrique du Sud.

Je milite aujourd’hui pour une autre épistémologie féministe qui porte sur la déconstruction d’une société caractérisée par des rapports de colonialité numérique. J’espère que mon aspiration à rendre visibles les savoirs propres des femmes rendra compte au quotidien de nouveaux rapports de domination (de classe, de race, de genre) régis par la dépolitisation du réel par le virtuel.

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