La guerre des ombres

La tactique des fascistes et de leurs alliés consistant à dire et redire que les antiracistes, antimilitaristes, homosexuels, féministes – englobés dans un tout nommé « extrême-gauche » ou « alt-left » aux États-Unis – sont au moins sinon plus violents qu’eux, est vieille comme mes robes. L’« ennemi » est, selon ces militants tout à la fois racistes, homophobes et sexistes, à l’origine de la haine. Il est également multiple : les « juifs », les « nègres », les « arabes », les « impurs », les « pédés », les « salopes ». Son nombre et sa diversité justifient alors les crimes, de plus en plus nombreux[1]. La déshumanisation dont les fascistes sont les auteurs, soit en humiliant leurs différentes cibles, soit en les éliminant, une à une ou massivement, s’intègre alors dans une stratégie qui se veut « légitimement » défensive. Le règlement de compte, façon western, le « terrorisme », devient le seul moyen de se faire justice, de faire régner l’ordre, l’« intelligentsia » ayant trahi « le peuple ». La logique de guerre est ainsi à l’œuvre : la réaction armée à ce qui jugé agressif est nécessaire, la négociation inique, la paix traîtresse. La « banalité du mal », telle que la décrit Hannah Arendt[2], se traduit non plus par une non-pensée, mais davantage par une pensée animale, nostalgique, construite, de l’esclavage, des traditions, de la normalité.

Par métaphore avec la « Guerre des étoiles » de Georges Lucas, qui avait moins pour préoccupation de valoriser la pensée de ses différents personnages – robots inclus – que de bonifier « la force » et les liens cuisants entretenus par ses deux côtés, lumineux et obscur, je me demande si la précipitation de l’actualité, aux États-Unis, au Burkina Faso, en France, au Mali, en Espagne, en Turquie, en Syrie, etc., n’est pas la représentation du spectacle, toujours en cours d’élaboration et de peaufinage, de la guerre des ombres. Les secrets, les non-dits, les amalgames, comme les relations perverses ou incestueuses entre les protagonistes, sont légion, et structurent cette guerre donnée en pâture à un public, plus touché et ému, que révolté et politisé. Comme dans la saga, l’hégémonie masculine manifeste des Jedi modernes occulte à la fois l’invisibilité des luttes existantes des femmes sur le terrain contre les violences de tout bord, et le sexisme qui vertèbre leurs racisme, xénophobie, homophobie. Le côté obscur de la force, au-delà d’incarner le mal, de rendre compte de l’exacerbation de la déshumanisation, d’extérioriser la misogynie[3], s’exprime à travers la systématisation de stratégies antiféministes sur tous les fronts : défalquer les progressistes/humanistes de l’histoire ou la transformer (à l’image du fait qu’une très grande majorité de femmes pionnières, aventurières, résistantes, scientifiques, penseuses, etc. sont absentes des livres d’histoire, des plaques de rue, ou encore des musées et autres bibliothèques), disqualifier les luttes pour le changement social et les violences exercées à l’égard des populations opprimées, ignorer les mouvements d’émancipation, désinformer les populations.

De plus, la déshumanisation, conséquence de cette hégémonie barbare, est toujours allée de pair avec la mise à l’ombre, voire la disparition ordonnée, de l’objet de haine, celui qui n’est pas blanc ou pur. Ne tombons pas dans le piège de croire qu’elle ne résulte pas du mépris intrinsèque de l’être humain de sexe féminin – réduit à l’état de bête en tant que machine de reproduction, défouloir sexuel, objet, corps de l’humiliation symbolique, support d’expérimentation eugénique ou de torture –, sa négation, et les crimes qui l’accompagnent. Ne nous contentons pas de nommer les criminels. Comptons parmi eux, tout autant que parmi les victimes et les porte-paroles oraux et écrits des uns et des autres, la part d’hommes et de femmes. Analysons de façon différenciée leurs comportements et réactions. Des pistes de contrepoint antifasciste ?

Joelle Palmieri
18 aout 2017

[1] Aux États-Unis, le nombre d’actes terroristes perpétrés par les groupes fascistes américains a augmenté pendant la présidence Obama. United States Government Accountability Office, Report to Congressional Requesters, “Countering Violent Extremism – Actions Needed to Define Strategy and Assess Progress of Federal Efforts”, GAO-17-300: Published: Apr 6, 2017.

[2] Hannah Arendt, « Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal », trad. A. Guérin, Folio histoire, Gallimard, 1991.

[3] Pour ne prendre que les États-Unis pour exemple, Julie Alderman, dans un article paru le 19 janvier 2017 sur Mediamatters, démontre que les militants de l’« alt-right » promeuvent le viol, s’assument en tant que harceleurs misogynes, et utilisent le sexisme comme tremplin vers l’adhésion au mouvement d’extrême-droite qui a soutenu le président Trump. Julie Alderman, « The Rape-Promoting, Misogynist Harassers Who Are A Key Part Of Trump’s « Alt-Right » Alliance”, Mediamatters, janvier 2017 – https://www.mediamatters.org/research/2017/01/19/rape-denying-misogynist-harassers-who-are-key-part-trumps-alt-right-alliance/215055. Un autre article affirme que bien que ce mouvement soit surtout connu pour l’identité nationaliste blanche de son idéologie raciste, il est de plus en plus reconnu que les politiques patriarcales y sont centrales. Plusieurs observateurs ont fait remarquer que l’« alt-right » préconise plus précisément la suprématie « masculine » blanche. N. Lyons Matthew, “The alt-right hates women as much as it hates people of colour”, The Guardian, 2 mai 2017 – https://www.theguardian.com/commentisfree/2017/may/02/alt-right-hates-women-non-white-trump-christian-right-abortion.

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